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La LNR ne joue pas le jeu de la formation française

Par Frédéric Bonnet

A la recherche de l’intérêt sportif perdu du jeu de Rugby : les armées mexicaines du TOP 14 ou l’abandon des joueurs formés en France

Avec l’arrivée du printemps, l’heure est désormais aux matchs couperets pour un TOP 14 qui roule depuis longtemps à deux vitesses. D’un côté, le championnat des métropoles et des grosses cylindrées sur-puissantes gonflées à l’Hélium des mécènes despotiques du CAC 14. Un championnat regroupant des clubs qui se battent pour les six premières places. De l’autre le championnat des clubs des villes moyennes. Ceux qui ne jouent que pour leur survie en première division. Cette année encore, il y aura peu de surprises. L’époque de la glorieuse incertitude du sport est bien finie. Pire, plus on se rapprochera des phases finales, plus la proportion de joueurs sélectionnbles pour le XV de France diminuera.

La campagne européenne des clubs de rugby du TOP 14 n’aura pas été très fructueuse. Un seul club en demi finale, le Racing, et seulement 54 joueurs formés en France sur les 92 possibles (soit 58,7%) pour les 4 clubs représentant la France. Il y a le cancre (le RCT-47,8 %), les mauvais élèves (l’ASM-56,5 % et le Racing 60,8 %) et le moins mauvais élève (La Rochelle-69,5%). 

Des proportions alarmantes à mettre en perspective avec celles des deux provinces irlandaises qualifiées pour les demis finales : le Munster et le Leinster. Ces clubs ont fait jouer respectivement 20 joueurs formés en Irlande sur les 23 possibles (soit 87%). Une volonté fédérale dans un modèle certes professionnel, mais sans ligue indépendante comme en France (LNR). Rappelons que le XV au trèfle a remporté le grand Chelem cette année …

Ainsi, le modèle bicéphale de la gouvernance du rugby français perd sur les deux tableaux : celui du XV de France, qui dépend de la FFR, et celui des clubs, qui sont sous la tutelle de la LNR. 

Certes, la LNR peut se vanter d’avoir privatisé un championnat de première division artificiellement enrichi par les droits TV. Un championnat censé être de plus en plus spectaculaire pour attirer les foules venues se délecter du sang et des larmes de joueurs. Des athlètes que l’on transforme ouvertement en gladiateurs des temps modernes (confer la campagne de pub pour les phases finales de rugby de canal plus, il y a quelques années : tout est dit).

Racing-Lourdes

Sauf que cela ne marche pas, même financièrement. L’affluence dans les stades baisse, les clubs s’endettent dangereusement, la médiamétrie rugbystique déçoit, les affaires pullulent, les soupçons de dopage et les affaires de moeurs se multiplient, le comportement des joueurs écorne de plus en plus les valeurs que le jeu de Rugby amateur défendait, prônait et glorifiait. Pour la 23° journée du TOP 14, alors que tous les matchs avaient un enjeu sportif majeur, le taux de remplissage moyen des stades n’était que de 72,7%.

Stade Mayol

Affluence des matchs du TOP 14 (23° journée)

Stades Affluence (en places)  Taux de remplissage

Castres 

(derby contre Toulouse)

12 258 sur 12 500 possibles 98 % 

UBB

(contre Pau)

19 729 sur 34 462 possibles  57,2 %

Agen

(contre Oyonnax)

8 915 sur 14 100 possibles 63,2 % 

Brive

(contre Lyon)

12 077 sur 13 979  possibles 86,4 % 

Stade Français

(contre l’ASM)

15 350 sur 20 000 possibles 76,7 % 

Montpellier

(contre La Rochelle)

 12 392 sur 15 697 possibles 79% 

Racing 92

(contre Toulon)

23 000 sur 32 000 possibles   71,8%

Total

103  721 sur 142 738 possibles   72,7%

La transformation d’un jeu éducatif dont le principal but était de rendre les Hommes meilleurs n’est pas compatible avec les enjeux des jeux du cirque défendus par la Société du Spectacle. 

A quelques encablures de la fin de la saison régulière, la 23° journée du TOP 14 offre un miroir grossissant de deux fléaux engendrés par le rugby professionnel : 

  • le classement des clubs corrélé quasi exclusivement à leur capacité financière.
  • le manque de temps de jeu des joueurs formés en France quand arrive le temps des matchs couperets.

Le classement des clubs quasi exclusivement corrélé à leur capacité financière

Les 7 matchs de la vingt troisième journée du TOP 14 (sur les 26 que compte la saison régulière du championnat) avaient toutes un enjeu sportif. 

Huit clubs se  battaient pour rester ou entrer dans le cercle très fermé des six premières places, qualificatives pour les phases finales, du classement. Tous ces clubs avaient un budget supérieur à 23 millions d’Euros.

  • Toulouse : 29,9 millions,
  • Toulon : 27 millions,
  • Montpellier : 26 millions,
  • Lyon : 25,5 millions,
  • La Rochelle : 24,5 millions,
  • Racing : 24 millions,
  • Pau et Castres : 23,2 millions.

Pas de surprise donc, à moins de 20 millions d’euros, un club ne peut plus disputer le bouclier de Brennus. Seule inconnue : le numéro des places attribuées aux clubs. 

Quatre clubs se disputaient les terribles 13° place (qui oblige le club à disputer un match de barrage contre le finaliste déchu de la PRO D2) et 14° place (synonyme de descente directe en PRO D2). Comme prévu, les 3 petits poucets financiers du championnat (Brive 17,4 millions d’euros, Oyonnax 15 millions d’euros et Agen 13,8 millions d’euros). Plus une des deux déceptions de la saison, le Stade Français à la sauce Allemande, qui malgré ses 28 millions d’euros de budget n’a pas su fédérer une équipe soudée avec un projet de jeu crédible.

Entre les deux :

  • LA grosse désillusion de l’année, l’ASM et ses 30,5 millions de budget. Le bouclier de Brennus est désormais plus difficile à digérer depuis qu’il a perdu son amateurisme si cher à son concepteur le baron de Coubertin
  • et l’UBB (24 millions) qui demeure années après années à la place que lui permet son budget : en milieu de classement. Encore que pour ces deux clubs, la menace des 4 derniers ne leur permette pas vraiment de finir en roue libre.

En résumé, pour être champion de France il est nécessaire mais pas suffisant d’avoir un budget de plus de 23 millions d’euros. Le TOP 14 n’est en fait qu’un TOP 11.

Le manque de temps de jeu des joueurs formés en France quand arrive le temps des matchs couperets

Contrairement aux dires de la LNR, les clubs du TOP 14 font toujours aussi peu jouer les rugbymen qu’ils forment. Ce phénomène s’accentue quand approche le temps des phases finales.

Alors que le verdict de la saison régulière va tomber sous peu, les matchs deviennent de plus en plus acharnés. Soit pour décrocher les 6 premières places, soit pour éviter les deux dernières. Le pourcentage de joueurs formés en France qui ont participé à la 23° journée du TOP 14 a encore baissé par rapport aux quarts de finales de la coupe d’Europe (54,8% contre 58,7%). Et cela concerne particulièrement les avants (52,7%) par rapport aux lignes arrières (57,6%).

A par Toulouse, qui fait figure de moins mauvais élève, et encore on est loin des proportions des clubs Irlandais (69,5% contre 87%), tous les clubs sont à mettre dans le même sac.

Pire, et c’est de ce point de vue un symbole de l’échec de la financiarisation du jeu de Rugby,  les deux clubs qui ne jouent presque plus rien en milieu de classement, l’UBB et l’ASM, n’en profitent même pas pour faire jouer de jeunes joueurs qu’ils ont formés (respectivement 55% et 52,1% de joueurs formés en France). 

Le TOP 14 enfant de la LNR a privatisé le jeu de Rugby. Il n’emploie que des mercenaires qu’il utilise dans un grand marché de rugbymen que les patrons du rugby pro vendent et achètent ; qu’ils usent et jettent comme ils le feraient avec des téléphones portables, des voitures, des médicaments ou des compléments alimentaires.

L’industrie du spectacle dans toute sa froide détermination. Comment lui en vouloir, elle est consubstantiellement destinée à cela. 

Les vrais responsables sont ceux qui ont acceptés la professionnalisation du jeu de Rugby. En arguant qu’elle était inéluctable, ce qui reste à prouver, ils l’ont surtout enlevé du giron de la FFR. 

Ils ont ainsi rendu incontrôlable la libéralisation économique du rugby et tout ce qu’elle engendre : blessures en augmentation, risques accrus de dopage, disparition des idées et du sens du jeu de Rugby, nommées communément »valeurs », et cerise sur le gâteau affaiblissement et mise au rebut du XV de France.

Et cela ne date pas du 15 juin 1996, qui vit la création de la Commission nationale du rugby d’élite (CNRE) présidée par Séraphin Berthier, trésorier du FC Grenoble. Cette commission fut adoptée sur le principe d’une Ligue « interne », qui était donc directement contrôlée par la FFR. Grace à ce montage, la FFR espérait pouvoir à la fois contrôler la puissance économique grandissante du rugby et préserver l’esprit du jeu.

La bataille qui opposa la FFR de Bernard Lapasset aux clubs du groupe A du CNRE fut sanglante. Depuis 1996, les clubs pro militaient pour la création d’une ligue externe, indépendante de la FFR, sur le modèle du football français et européen : une ligue qui n’aurait plus de compte à rendre à la FFR et pourrait organiser son rugby spectacle et business à sa guise.

Le ministère de la Jeunesse et des Sports de Marie George Buffet organisa une réunion de conciliation en mars 1998. On ne prête qu’aux riches, c’est bien connu. Le lobbying bien plus efficace et puissant de la CNRE auprès du gouvernement Jospin évinca brutalement les tenants du rugby amateur.

Le ministère trancha en faveur des clubs professionnels et créa la Ligue nationale de Rugby (LNR) en juillet 1998 avec Serge Blanco élu à l’unanimité à sa tête.

En juillet 2018, le rugby français fêtera les 20 ans du lancement de sa professionnalisation. Plutôt que de perdre du temps à discuter de mesurettes censées assouplir ou minorer les effets délétères du professionnalisme (JIFF, protocoles commotions, pseudo lutte antidopage, micro changement du calendrier…) ou des affaires judiciaires des uns et des autres, le rugby français devrait débattre du type de rugby qu’il souhaite :

  • un rugby privatisé libre de toute contrainte tel qu’il existe depuis juillet 1998. Un sport spectacle à l’américaine avec des franchises hors sol.
  • un rugby privatisé, mais contrôlé par la FFR, tel qu’il avait été pensé en juin 1996,
  • un rugby, conçu comme un service public, amateur de façon contemporaine et adaptée à son temps, avec une touche de professionnalisme, un doigt d’élitisme, et un grand reste basé sur la dimension éducative et socioculturel historiquement rattachée à ce jeu.

Les trois options, et d’autres à inventer, ont toutes leur avantages et leurs inconvénients. Le jeu de Rugby mérite quand même bien un débat éclairé au sujet de son existence et de son avenir.

Nombre de joueurs formés dans les clubs français (23° journée)

Clubs Avant  Arrières Total
Castres

8 sur 13

(61,5%)

4 sur 9

(44,4)

12 sur 22

(54,5 %)

Toulouse

8 sur 14

(57,1%)

8 sur 9

(88,9%)

16 sur 23

(69,5%)

(absence de Kolbe titulaire)

UBB

8 sur 12

(66,6%)

3 sur 8

(37,5%)

11 sur 20

(55%)

(absence de Jones titulaire)

Pau

7 sur 13

(53,8%)

4 sur 10

(40%)

11 sur 23

(47,8%)

(absence de Votu titulaire)

Brive

6 sur 13

(46,1%)

7 sur 9

(77,7%)

13 sur 22

(59%)

LOU

7 sur 13

(53,8%)

6 sur 9

(66,6%)

13 sur 22

(59%)

(absence de Harris titulaire)

Stade Français

5 sur 13

(38,5%)

7 sur 9

(77,7%)

12 sur 22

(54,5%)

(absence de van DerMerwe titulaire)

ASM

6 sur 13

(46,1%)

6 sur 10

(60%)

12 sur 23

(52,1%)

Agen

8 sur 13

(61,5%)

6 sur 10

(60%)

14 sur 23

(60,8%)

(absences de Mchedlidze, Mieres et Fonua titulaires)

Oyonnax

5 sur 13

(38,4%)

5 sur 10

(50%)

10 sur 23

(43,4%)

MHR

 7 sur 13

(53,8%)

4 sur 10 

(40%)

11 sur 23 

(47,8%)

Toulon

 6 sur 13

(46,1 %)

6 sur 10 

(60%)

12 sur 23 

(52,1%)

Racing

7 sur 13

(53,8%) 

5 sur 10 

(50%)

 12 sur 23

(52,1%)

La Rochelle

 8 sur 13

(61,5%)

5 sur 9 

(55,5%)

13 sur 22

(59%) 

Total

96 sur 182

(52,7%) 

76 sur 132

(57,6%) 

172 sur 314

(54,8%) 

 

 

 

 

 

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