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La dimension symbolique des vestiaires de rugby

Par Frédéric Bonnet

Merci à Charly (Olivier) Magne d’avoir osé défendre l’esprit du jeu de rugby, haut et fort.

Au regard de l’Histoire, le rugby a une naissance relativement récente, qui s’appuie cependant sur des traditions qui remontent à la nuit des temps. Pour comprendre l’émoi qu’a pu susciter France télévision quand elle a choisi de diffuser, une heure avant le coup d’envoi du match France- Irlande, des scènes tournées dans la salle de vie du XV de France, notamment la remise des maillots, il faut connaitre l’Histoire du sport-roi, un jeu singulier, donc rare.

Un pas de plus vers la désacralisation d’un jeu de rugby transformé de plus en plus souvent en jeux du cirque et en un divertissement a donc été franchi. Et ce au moment même ou des dizaines de milliers de joueurs amateurs ne peuvent plus pratiquer leur jeu. Il faut bien divertir les foules avec un rugby qui désormais est traité comme un banal émission de téléréalité. Phénomène d’autant plus choquant que ce spectacle est filmé par une télévision du service publique. Revenons en donc à l’Histoire du jeu de Rugby et à la dimension sacrée symbolique du vestiaire dans ce jeu.

A l’origine du jeu de Rugby

La pratique des jeux de balles de forme ovoïde est attestée au Japon de l’impératrice Akiko dès l’an 1015 a. J.-C. La poétesse Murasaki Shikibu évoque ce jeu venu de Chine nommé Kemari dans  son livre Genji Monogtari. Plus tard, on en trouve une autre version en Grèce, à Alexandrie et en Sicile, appelé Apporaxis ou Episkyros  autour et à propos d’une balle nommée Phéninde. Les romains n’ont fait que l’adapter pour créer leur propos jeu appelé l’Harpastum (qui signifie arracher). Les récits de l’Antiquité racontent comment dans les garnisons romaines, du temps de César jusqu’à Ausone, de Rome jusqu’à Saintes ou Narbonne, les citoyens et les militaires jouaient à un jeu, qui préfigure le mieux notre rugby.

Le terrain était un vaste rectangle où les joueurs pouvaient se ceinturer ou se jeter au sol pour conquérir une balle petite et dure, qu’il fallait jeter de l’autre côté d’une ligne défendue par l’équipe adverse. A cette époque, il n’y avait pas encore de notion de cage ou de but.

Bien avant la construction de notre jeu à quinze au XIXe siècle, les jeunes Français pratiquaient deux jeux héritiers de l’Harpastum romain : la Soule ou la Choule, et la Barrette.

L‘invention de la Barette semble remonter à la Révolution. Elle se jouait sur une esplanade délimitée par des lignes de touche et de but. On trouvait au milieu des lignes de but, des poteaux écartés de 3 mètres et hauts de 4 mètres, reliés par une corde à 3 mètres de hauteur.

L’enjeu consistait à envoyer ou à porter la Barrette (ballon de forme ovale, vessie de caoutchouc enrobée d’une gaine de cuir) au-dessus de la corde ou derrière la ligne, soit en la frappant du pied, soit en la portant avec les mains. C’était très exactement l’ancêtre du rugby dit « à toucher » ou du rugby à 5, une version moins violente et plus douce du rugby.

Un rugby que l’on peut plus facilement pratiquer dans les établissements scolaires ou à l’entraînement pour éviter les blessures. La Barette était pratiquée en Occitanie, dans le Midi de la France, de l’Aquitaine jusqu’au Languedoc, de l’Océan Atlantique jusqu’à la Méditerranée, en poussant jusqu’en Isère, le long du Rhône.

Son cousin la Soule – ou le Mollat breton, la Choule, Choulet des Picards, la Melle, l’Etoffe-éteuf, ou la Boise-pelote ou Eteuf en Normandie – se développa sous Louis VII. La pratique de ce jeu était liée à la notion de fécondité, au Carnaval et au Mardi-Gras.

Il se jouait entre groupes appartenant à des villages voisins. Il consistait à ramener le ballon en cuir, bourré de son, et pesant 4 kilogrammes (contre les 450 grammes du ballon de rugby), dans son village.

Tous les coups étaient permis, jusqu’à tuer un adversaire ; ce jeu était une version populaire hyper violente et anarchique du rugby. A tel point qu’en 1686, il fut interdit par le parlement de Rennes.

Ces jeux eurent deux variantes en Angleterre : le Hurling to goales, variante de la Barette, et le plus violent Hurling over country. Une pratique généralement interdite, car trop violente, que ce soit sous Edouard III, qui promulgua un édit prohibant les jeux de pelote dès 1314, ou sous le règne des Lancaster, des Tudors ou des Stuarts. Comme souvent, l’attrait pour l’interdit fit que de nombreux jeunes gens s’adonnaient dans les rues ou dans les établissements scolaires à ce jeu prohibé. Le grand dramaturge Shakespeare évoque même les jeux de ballons dans deux de ses œuvres : la Comédie des Erreurs et le Roi Lear.

Au XIXe siècle, les fondateurs anglo-saxons du jeu de Rugby l’ont créé pour qu’il soit à la fois un jeu éducatif et un sport de combat propre à forger les caractères des jeunes hommes le plus souvent issus de l’aristocratie, et à leur enseigner le sens de la vie collective.

Romancier, essayiste et journaliste français du XXe siècle, Kleber Haedens considérait pour sa part qu’une équipe de rugby permet de développer tout ce que la vie en société exige, à savoir le courage, la solidarité, l’intelligence et la force ; soit ce que l’on appelle désormais les « valeurs du rugby».

Bien entendu, depuis l’avènement du professionnalisme en 1998 dans le rugby français, cet idéal humaniste d’un sport accessible à tous est fort mis à mal, voire tend à disparaître.

Les joueurs de rugby sont des créateurs de vertus et de valeurs et deviennent les garants de ces mêmes vertus et valeurs quand prennent leur retraite sportive. A travers le temps et les époques une notion perdure : la dimension éducative, au sens large du terme, du jeu de Rugby.

La portée symbolique et sacré du vestiaire en rugby

Les récits rugbystiques content les exploits des différents héros qui peuplent la mythologie du Sport-Roi.

En installant dans leur pratique toute une série de rites, les joueurs de rugby ont en commun le fait d’avoir élaboré une construction intellectuelle complexe visant entre autre à déterminer un idéal de vie. Ces rites disent le mythe né à Rugby. Ils en reprennent quelques passages emblématiques choisis au fil des aventures de ce jeu.

Tous les dimanches, les joueurs et les amoureux du rugby vivent le temps d’un match ce rite au travers de tous ses symboles et de ces valeurs. Symboles et valeurs qui sont cultivés générations après générations, depuis que la belle idée a germé dans le cerveau de ses quelques grands fondateurs. Des « Frères » qui ont semé, puis fait germer la graine ovale. Ils continuent d’ailleurs d’en surveiller la croissance non sans crainte certainement. Il faut dire que le jeu de Rugby a tendance à pousser de manière de plus en plus anarchique depuis qu’on lui a ajouté l’engrais du professionnalisme.

Passer de l’ombre et du secret des vestiaires à la lumière de la pelouse des Temples-Cathédrales que figurent les stades de rugby, c’est en soi parcourir un chemin initiatique.

Les pratiquants du rite rugbystique se rassemblent et se reconnaissent dans un même faisceau de valeurs et de principes, dans une même vision de la place et du rôle de l’Homme. Cette construction repose sur des textes fondateurs auxquels vont venir s’adjoindre des récits légendaires des évènements marquants et des héros qui en font son histoire et lui donne sa dimension sacrée.

La croyance des joueurs et des amoureux du rugby en ces différents textes fabrique une mémoire commune et cet ensemble constitue le rite rugbystique. Ce rite se pratique, se transmet et s’enseigne via le rituel que constitue un match de rugby.

Les joueurs et les amoureux du rugby aiment à lui conférer une dimension sacrée ; avec intangiblement une unité de temps (celui de l’avant-match, du match et de la troisième mi-temps) et de lieu, le stade (tribune, vestiaires, loges, pelouse).

Le langage du rugby est un langage d’initié, la terminologie regroupe à la fois les règles, les hommes, les actions, les attitudes, bref la manière d’être dans la vie de joueur et d’homme. Le rugby va donc bien au-delà du jeu lui-même. Sa dimension symbolique constitue son langage.

Le rugby est une société pétrie de traditions fondées sur la fraternité. Le tutoiement est la règle. Il est un élément d’importance puisqu’il  instaure d’emblée un climat de confiance et d’égalité. En rugby, le capitaine n’est pas un supérieur hiérarchique mais plutôt celui qui détient le plus de savoir, le capitaine en  rugby n’a d’autorité que morale.

Jouer au rugby est une façon d’être ensemble, une forme de sociabilité, de regroupement au-delà des différences sociales, politiques, religieuses et, quand il est amateur, d’activités professionnelles. Le rugby forge des fraternités durables, la solidarité légendaire des joueurs de rugby se retrouvant en dehors des terrains.

Il a une date, un père spirituel et un lieu de naissance officiel (1845, Thomas Arnold et Rugby), mais ses racines sont infiniment plus lointaines.

Le rugby tente en permanence de rassembler ce qui est épars en s’appuyant sur des rituels et une dimension sacrée faisant en permanence appel au symbolisme de la construction. Ainsi, il s’ouvre une porte sur l’infini.

La symbolique rugbystique ne sert pas que de signe de reconnaissance (sumbolon : réunir deux moitiés d’un objet fragmenté), mais aussi et surtout à donner du sens, donner à réfléchir, donner à voir, donner à rêver et, in fine, réunir (sumballein : jeter ensemble, lancer ensemble). Elle fait du rugby une culture, une communauté d’esprit, une microsociété.

On retrouve dans le rugby trois notions essentielles :

la formation des individus, la tentative perpétuelle de leur amélioration pour mieux penser la complexité du monde et mieux servir la collectivité,

le combat pour défendre des valeurs fondatrices.

– la transmission orale privilégiée.

 Le rugby présente encore pour le grand public, et ce malgré ses dérives actuelles, l’image d’un sport véhiculant des valeurs de combat, de fidélité, de courage, de force physique, de solidarité, de respect des autres et de fraternité.

Toutefois, il possède également l’image d’un jeu certes intelligent (comme le disait Françoise Sagan), mais aussi compliqué et inaccessible au premier abord. Avec ses règles complexes, voire confuses, sa propension à privilégier l’esprit de la règle (et donc ses interprétations) à leur application à la lettre, son langage symbolique singulier et sa pratique codée, il nécessite d’être introduit et initié pour l’apprécier pleinement. Antoine Béguère, troisième ligne du F.C. Lourdes et sénateur français, n’écrivait-il pas qu’un joueur de rugby avait la chance d’avoir deux vies : celle d’homme et celle d’initié !

Les rituels du rugby qui peuvent, à l’instar de ceux des Francs-Maçons, paraître dérisoires aux néophytes, ne sont rien d’autre qu’une manière de réunir les hommes dans toute leur diversité intellectuelle et physique au sein d’un collectif tourné vers un but partagé.

Les pays, territoires, régions (le Sud-Ouest en France) ou universités (de Paris à Bordeaux) où le rugby est pratiqué ont toujours un lien avec l’histoire britannique. 

La géométrie est un des arts sacrés du rugby. Tout est donc pensé en termes de construction, de lignes directrices, piliers, voire de poutres, et de colonnes maîtresses. 

En tant que raccourci de l’odyssée humaine, le rugby commence toujours dans un lieu obscur et caché, sorte de cabinet de réflexion et lieu de préparation : le vestiaire, lieu de déconditionnement, de rassemblement, d’intimité aussi, de préparation et de construction du lien d’équipe.

Ainsi considéré, le vestiaire permet la mutation de l’homme et du citoyen en athlète prêt à guerroyer sans peur dans l’arène. Lieu d’isolement où les hommes se mettent à nu avant de revêtir leur tunique, leurs maillots, leurs couleurs, le vestiaire a une dimension sacrée qui permet tous les comportements rituels hérités de la nuit des temps rugbystiques. Dans ce cabinet coupé matériellement de la lumière du monde, les joueurs se rapprochent, se frôlent, se touchent, se rencontrent, se croisent, se percutent, se taisent, se parlent, se regardent pour mieux se rejoindre. Un rituel qui permet in fine à la lumière de rayonner à travers la construction de l’équipe. Ce n’est qu’à ce prix que les joueurs peuvent confier leur existence au groupe. La sortie des vestiaires, c’est en quelque sorte un accouchement, celui de l’équipe.

Dans le vocabulaire du rugby, il est fréquent que les stades mythiques soient appelés temples : le temple de Twickenham qui abrite le XV de la rose et son chœur chantant Swing Low, Sweet Chariot, Murrayfield à Edimbourg, Lansdowne Road à Dublin, l’Arms Park à Cardiff, le Parc des Princes à Paris, ou de Mayol à Toulon.

Le terrain et la pelouse sont un lieu cérémonial sur lequel se déroule une véritable messe laïque, chaque dimanche.

La télévision, quand elle s’imisce dans l’intimité des vestiaires ou des moments de vie de groupe (remises du maillot etc), n’informe pas. Non, elle déforme l’esprit du jeu, elle le transforme en vulgaire téléréalité, elle affaiblit sa dimension sacrée. Son voyeurisme mercantile trahit et donc détruit l’esprit d’un jeu qui ne devrait appartenir qu’à ses pratiquants. Les grands conteurs du jeu de Rugby le savaient, eux qui vivaient la citation de John Ford dans The man whot shot Liberty Valance : On est dans l’Ouest, ici. Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende. Print the legend.

4 Commentaires

  1. MERCI POUR VOTRE TEMOIGNAGE ECLAIRE ET PERTINENT..JE PARTAGE ENTIEREMENT VOTRE ANALYSE SUR L’EVOLUTION NEFASTE DU JEU ET DES MENTALITES DEPUIS L’INSTAURATION DU PROFESSIONNALISME..LA CULTURE,LES VALEURS ONT DISPARU.JE LE REGRETTE BEAUCOUP MEME SI LES TEMPS D’AVANT N’ETAIENT PARFOIS PAS PARFAITS,NI RECOMMAN?DABLES…

  2. Télévision = professionnalisme = jeux du cirque.
    Les semaines passées nous ont offert le spectacle lamentable de ce qu’est devenu le rugby, Une histoire de gros sous, où notre XV de France est devenu objet de chantage, et de bras de fer entre les différents acteurs nationaux( la Fédération et la ligue nationale de rugby).
    Les caméras dans les vestiaires n’y ont pas leur place, Le vestiaire doit rester un lieu sacré que seuls les initiés sont autorisés à pénétrer.
    Avec le confinement, seuls les « pros » peuvent pratiquer le rugby et la télé nous distrait avec ses retransmissions dans des stades vides, les jeux du cirque? nous y sommes!. Devons-nous nous en réjouir ?

  3. Merci pour ce texte très explicite qui permettra, si besoin est, à vos lecteurs de bien comprendre « le viol » de l’intimité des joueurs dans cet instant sacré, à l’intérieur du vestiaire, et qui doit rester secret parce qu’il n’appartient qu’aux joueurs! Honte aux initiateurs de ce projet et je regrette que l’entraîneur ( Galthié) et le manager (Ibanez) aient cautionné cet acte de télé réalité !

  4. Merci Fred pour ce trés tres bel article, à la fois riche, concis et instructif…
    Me vient deux reflexions :
    On voit comment à travers ton historique, ce jeu a dans ses origines un gout pour la limite et l’interdit…
    Par ailleurs, je comprends mieux pourquoi quand j’ai vu la remise des maillots, j’ai changé de chaine…

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