Itinéraire fictif d’un enfant dopé

Par Frédéric Bonnet

Inspiré des travaux de Hauw et Lemeur, 2010, Exemple des étapes du cours de vie d’un sportif dopé et des ouvrages du Docteur Jean-Pierre de Mondenard.

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Les affaires de dopage dans le rugby se bousculent avec leur lot de désinformation, d’exagération, de contre-vérité et de contre-feux. Pour mieux comprendre ce qui conduit un joueur à se doper, imaginons l’histoire banale et fictive d’un gamin de 10 ans fou de rugby : un enfant qui rêvasse de son avenir rugbystique en regardant un énième match ennuyeux du Top 14.

De 10 à 14 ans, ma spectaculaire poussée de croissance et la pratique de plus en plus intensive de différents sports dans mon village d’Ovalie font que je progresse vite. Mes parents m’ont transmis leur amour du rugby en m’emmenant le dimanche voir les matchs de l’équipe de mon village. Mais moi, je joue pour le plaisir d’être avec les copains

De 15 à 16 ans, un éducateur du club de rugby renforce mon goût pour ce sport. J’y joue désormais au collège et dans le club de rugby de mon village deux fois par semaine. Je suis repéré par un DTN de la fédération et je pars pour le club de rugby de la ville de ma région.

De 16 à 17 ans, mon équipe de rugby remporte un titre national. Je m’entraine 4 fois par semaine, car j’ai intégré le pôle espoir de mon lycée. Malheureusement, je redouble ma première.

De 17 à 19 ans, je progresse techniquement et en vitesse, je fais des stages avec l’équipe de France de ma catégorie d’âge. Je m’entraine 6 fois par semaine. Je laisse de côté mes études sans toutefois redoubler. Je prépare les championnats du monde junior. Je commence à entendre parler de dopage sans trop en comprendre toute la signification. J’ai quelques pépins physiques (crampes, blocage du dos). Je commence à consommer des « vitamines » et des compléments alimentaires que des copains m’ont conseillés.

De 20 à 21 ans, je joue de plus en plus avec l’équipe première, malgré la concurrence de joueurs plus âgés venant de l’hémisphère Sud. J’ai fini par avoir le bac et j’entame des études de commerce (BTS) sur la demande appuyée de mon directeur du centre de formation que j’admire. Je fais de plus en plus de matchs dans mon club et en sélection nationale des moins de 21 ans. J’ai un peu l’impression de stagner. J’essaye de prendre de la masse. Alors, je consomme des vitamines et des acides aminés en cure de deux mois.

A 22 ans, j’ai définitivement l’impression de stagner. Mon entraineur a été licencié. Bien que j’y passe deux heures 30 par jour, j’atteints les limites du système d’entrainement du club. Mais, je pense toujours réussir sans me doper. J’ai souvent des claquages. J’augmente la dose d’acides aminés et je prends toujours des vitamines.

De 22 à 25 ans, mon nouvel entraineur change tout le système d’entrainement avec de nouvelles méthodes de préparation physique. Je prépare la coupe du monde de rugby avec l’équipe de France ET je suis titulaire dans mon club. J’ai recours au yoga, à un physiothérapeute et à un nutritionniste, tout en continuant à avoir recours à des vitamines et des compléments alimentaires. Tout va pour le mieux sportivement, mais ma vie se résume à manger-s’entraîner-jouer-dormir.

De 26 à 30 ans, je me marie et j’ai un enfant. Je change de club pour suivre mon entraineur, mais les résultats sportifs ne sont plus à la hauteur. Pour la première fois à 27 ans, je mes suis pas sélectionné en équipe de France. Je stagne et je végète dans mon club. A 30 ans, je me blesse au genou. Je me fais opérer et j’en ai pour 6 mois de rééducation. Pour revenir plus vite, je décide de prendre des anabolisants, des amphétamines et d’autres produits dopants pour supporter la charge de travail et la récupération. 

De 31 à 32 ans, mon retour à la compétition n’est pas un succès. Mon club est en Pro D2. Pire, il est rétrogradé l’année suivante en fédérale 1 pour soucis financier. Mon train de vie s’en ressent. Je suis déprimé et hors du coup. La tentation de prendre des narcotiques pour compenser le manque de compétition est de plus en forte.

Heureusement, mon éducateur, vous savez celui de mon école de rugby à 15-16 ans, m’appelle et me guide dans ma reconversion : entraîneur-éducateur dans mon village d’Ovalie. Je peux enfin penser à ma reconversion post rugby et me reconstruire. J’arrive donc in extremis à éviter le sort de nombreux de mes camarades qui ont sombré, usés et abimés par abus du rugby professionnel. 

Rappelons les principales causes du dopage selon Jean Pierre Mondenard, médecin du sport et auteur de nombreux ouvrages sur le dopage chez les sportifs.
1. Compétitions (gagner contre des adversaires ou améliorer ses propres performances)
2. Médiatisation (presse écrite, parlée, audiovisuelle, spectateurs)
3. Encadrement (entraîneurs, directeurs sportifs, ex-athlètes de haut niveau – tous ayant plus ou moins étaient personnellement confrontés à la dope -, médecins, soigneurs, clubs, parents)
4. Dopage et lutte antidopage : facile de passer à travers (substances indécelables, non recherchées, borderlines)
5. Cadences infernales, efforts surhumains
6. Potentialisateurs :
• Argent
• Dirigeants (CIO, FFC, FIFA, TDF, UCI, IAAF…)
• Message ‘’mou’’ ou minimaliste des instances (dirigeants, organisateurs, sponsors…). Exemple : la triche est peu répandue
• Milieu (loft)
• Nationalisme
• Organisateurs.
• Reconnaissance officielle : médailles olympiques, athlète de l’année, proche d’un homme politique emblématique
• Légion d’honneur.
• Pression des employeurs et des sponsors (obligation de résultats).

Il n’y a aucune raison que le rugby échappe au fléau que représente le dopage. On ne peut agir sur toutes les causes du dopage. Il y a toutefois un levier sur lequel le monde du rugby peut appuyer : l’information et la sensibilisation des entraineurs et des préparateurs physiques du rugby.

En général, le dopage s’infiltre insidieusement via des coachs ou des gouroux privés que les joueurs fréquentent en dehors des clubs. Pour filer la métaphore scolaire, un des rôles des entraineurs ou des préparateurs physiques est de détecter les élèves qui dérapent pour ne pas qu’ils entrainent leurs camarades. Puis, de les remettre dans le droit chemin.

En effet, une étude menée par Goulet,C et ses collaborateurs en 2010 (Predictors of the use of performance-enhancing substances by young athlètes) a démontré que les entraîneurs exercent une influence déterminante dans la décision des jeunes athlètes de consommer ou non des substances dopantes.

Il est plus que temps de s’y mettre non ?

3 réflexions sur “Itinéraire fictif d’un enfant dopé

  1. Excellent article ! On vient au dopage étape par étape. Au début, le plaisir de jouer ou d’être avec les copains est au centre; ensuite, le besoin de réussir devient une priorité voire une nécessité.
    Comme tu dis, il est urgent d’agir!

  2. Magnifique article qui retrace bien le parcours, la descente! Le pire est qu’on peut changer le mot Rugby par à peu-près n’importe quel autre nom de sport…

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