Par Frédéric Bonnet

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La proportion de rugbymen formés à l’étranger jouant dans notre championnat de rugby n’a pas toujours été aussi importante. On peut dater le début de ce « phénomène » à l’abandon de l’amateurisme et au choix de la professionnalisation du rugby en 1996. Chronologie d’une dérive annonçant la lente et progressive agonie de l’équipe de France du rugby.

En France, le rugby, sport anglo saxon codifié par Thomas Arnold et ses étudiants, fut colporté au XIX è par des citoyens anglais : au Havre (au Havre Athlétique Club) sur les terrains vagues de Saint Adresse, où l’écrivain Pierre Mac Orlan fit ses débuts, puis à Paris au Racing club de france, au Stade français, à l’Inter nos et à l’Olympique. Dans ces équipes une forte colonie britannique, travaillant ou étudiant en France, côtoyait des jeunes français. Le rugby s’étendit ensuite à Bordeaux et à Nantes (grâce encore à des anglais ou à des gallois), puis à Lyon et à Toulouse. Son extension vers des villes moyennes ou des villages ne vint que bien plus tard après 1914. Alors, quoi de plus naturel que nos équipes de rugby françaises accueillent encore des joueurs de rugby formés à l’étranger ? 

Dans les années 70-90, le championnat français accueillit des joueurs globe trotteurs venant du monde entier : Barnebougle à Bayonne, Horton à Toulouse et Bourg en bresse, Heuer à Saint jean de luz, Mallett à Saint claude, Melville à Mont de marsan et au RCT, Colglough à Angoulème, Cotter à Lourdes, Fitzsimmons à Brive, Dawson au Racing, Britz à l’USAP, Dumitras à Pau, Cederwall et Hickey à la Rochelle, Loe au LOU ou Barnard à Bégles… Des noms qui nous faisaient voyager et apportaient à leurs clubs une autre idée du rugby. A cette époque, le rugby avait encore conservé un de ses cinq piliers fondateurs (avec la solidarité, l’esprit combattif, le courage et le respect des règles et des autres) : l’amateurisme.

Rien à voir donc avec ce nouvel avatar du capitalisme qui consiste à recruter des stars du rugby international pour le top 14, afin de conquérir des titres et vendre les clubs aux télévisions, friandes de spectacle : le panem et circoncis de l’empereur Titus (du pain et des jeux) est toujours d’actualité. Mais, ces stars ne sont que l’arbre qui cache la forêt des 687 rugbymen recrutés à l’étranger qui jouent en top 14 (234 joueurs) et en pro D2 (224 joueurs), championnats professionnels dépendants de la LNR, mais aussi en fédérale 1 (229 joueurs), championnat « amateur », dépendant de la FFR. Il n’y est plus question de stars, mais de très bons, voire simplement bons joueurs formés à l’étrangers, mais présentant deux avantages par rapport aux joueurs formés en France : avoir plus d’expérience que nos jeunes joueurs espoirs et surtout être très bon marché et plus aisément corvéables à merci. Une sorte de colonisation à l’envers. La Nouvelle zélande, l’Australie ou l’Afrique du sud ne nous cèdent que leurs joueurs en pré retraite (Carter par exemple) ou ceux qui n’ont pas le niveau du super rugby ou de leurs championnats nationaux respectifs. Mais, les pays les plus pauvres, la Géorgie, la Roumanie, les Fidjis, le Tonga ou les Samoas, sont véritablement pillés et vidés de leurs forces vives. De jeunes joueurs sont déracinés et envoyés en France dans des conditions quelques fois rocambolesques et il faudrait d’ailleurs étudier leur conditions de vie en France (logements, accompagnement…).

Evolution du nombre de rugbymen recrutés à l’étranger depuis 1996

Entre 1996 et 2001, le nombre de rugbymen recrutés à l’étranger a été multiplié par 4,6, en moyenne. Tous les clubs professionnels ont cherché activement et massivement des joueurs non formés en France et se sont progressivement détournés de la formation française. Ce phénomène ralentit un peu depuis 2009 en top 14 (toutefois il ne s’inverse pas), au contraire de la pro D2 et de la fédérale 1. Il faut dire qu’il aurait fallu considérablement agrandir la dimension des vestiaires pour en accueillir encore plus.

Désormais, non seulement, les joueurs formés en France n’ont presque plus de place dans les clubs de top 14, mais ils sont de plus en plus bouchés en pro D2 et en fédérale 1. 

  1996-1997 2001-2002 2005-2006 2009-2010 2015-2016
Fédérale 1

13 joueurs

(0,13 par club)

63 joueurs

(1,14 par club)

x 4,2

71 joueurs

(1,47 par club)

x 1,3

140 joueurs

(2,8 par club)

x 1,9

229 joueurs

(5,4 par club)

X 1,9

Pro D2

14 joueurs

(0,7 par club)

56 joueurs

(3,5 par club)

x 5

75 joueurs

(4,6 par club)

x 1,3

133 joueurs

(8,3 par club)

x 1,8

224 joueurs

(13,8 par club)

x 1,7

Top 14

19 joueurs

(0,95 par club)

93 joueurs

(5,8 par club)

x 6,1

148 joueurs

(10,5 par club)

x 1,8

220 joueurs

(15,7 par club)

x 1,5

234 joueurs

(17,8 par club)

x 1,1

Total et tendance générale

46 joueurs

 

212 joueurs

x 4,6

294 joueurs

x 1,4

493

x 1,7

687

x 1,4

Le cas des clubs évoluant en top 14 en 2015-2016 

Trois clubs sont toujours restés en première division, quelque soit son nom, depuis vingt ans : Castres, l’ASM et Toulouse. Ils font tous les trois partis des relativement bons élèves, concernant l’utilisation de joueurs formés en France.

Quelque soient les périodes, Toulouse a toujours moins recrutés de joueurs à l’étranger que la moyenne du top 14. Ceci alors que le Stade toulousain avait enclenché la mode en recrutant l’international anglais Rob Andrew dans les années 90.

Castres, par contre, est toujours restée dans la moyenne française, sauf en 2201-2002, représentant ainsi particulièrement bien notre championnat.

L’ASM, après avoir beaucoup trop recrutée à l’étranger jusqu’en 2009, a inversé la tendance et se positionne, comme Castres dans la moyenne du Top 14.

Les autres bons élèves sont : Brive (qui a aussi inversé sa politique depuis 2009), le Stade français, Oyonnax, l’UBB et La Rochelle (qui avaient eu une « poussée de fièvre » en 2001, avant de sombrer en pro D2).

Les mauvais élèves : Agen (qui aurait du davantage miser sur ses excellents espoirs), le MHR (stratégie sud africaine proche d’être payante), le RCT (All stars internationaux multi titrés), Grenoble (province irlandaise dans les Alpes), Pau (Béarn All black) et le Racing (qui n’appartient plus à aucun ville, mais à son président).

Agen 0 3 12 13 en Pro D2 22
Brive 2 6 en Pro D2 7 22 16
Castres 1 8 10 14 17
ASM 0 9 13 16 15
MHR 1 « pro D2 » 0 en Pro D2 11 16 22
Pau 1 1 9 9 en Pro D2 20
Stade français  1 « en pro D2 » 8 15 16 16
RCT 1 8  en Pro D2 14 26 21
Toulouse 0 3 7 10 14
UBB 2 10 4 en pro D2 8 en Pro D2 17
La Rochelle 0 en « pro D2 » 10 4 en pro D2 6 en Pro D2 16
Grenoble en fédérale 11 en Pro D2 en fédérale 12 en Pro D2 21
Racing 1 en « pro D2 » 2 en Pro D2 11 en Pro D2 23 19
Oyonnax  en fédérale en fédérale 4 en Pro D2 8 en Pro D2 18
Moyenne 0,95 5,8 10,5 15,7 17,8
  1995 2001 2005 2009 2015

Perspectives en 2016-2017

Au 22 juin 2016, les clubs du Top 14 ont recruté 148 joueurs : 74 joueurs formés en France, 74 formés à l’étranger ; égalité parfaite ! Mais sur ces 74 joueurs formés à l’étrangers, 35 évoluaient déjà dans un club français. Les 39 autres découvriront donc le championnat français, tandis que seuls 12 joueurs formés à l’étrangers quitteront le championnat, soit une balance de moins 27 ; dit autrement 27 joueurs de plus formés à l’étranger en top 14 l’année prochaine

Des stars venant de l’hémisphère sud ou d’Europe vont encore débarquer : Latimer à Bayonne, Madigan à l’UBB, Jarvis à l’ASM, Nakatawa au Racing, Nadolo à Montpellier, Vito à La Rochelle, Bekhuis au LOU, Goromaru au RCT ou Ghiraldini au Stade toulousain. Beaucoup de joueurs espoirs fileront en pro D2 ou en fédérale. Une routine printanière bien connue.

Mais quelle proportion des joueurs formés en France, et pour quel temps de jeu, seront titulaires dans leur club ? L’avenir le dira. Il dira aussi si l’équipe de France de rugby remontera la pente cette année, un peu. Faudra-t-il faire grève du top 14 pour faire évoluer le rugby français ?