Le chômage des rugbymen professionnels

Par Frédéric Bonnet

Merci à Anthony Bourliaud pour son témoignage. 

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Le rugby professionnel est devenu un monde sans pitié et de plus en plus brutal, qui laisse trop de joueurs sur le bord des routes de l’Ovalie. Le chômage des rugbymen augmente et leurs conditions de travail se dégradent. Les jeunes espoirs du rugby ont tout intérêt à penser à leur reconversion dès le centre de formation. Anthony Bourliaud, espoir du rugby français, fait parti de ces joueurs « sacrifiés » par l’organisation du rugby français.

La complexité des contrats, avenants ou accords en CDD que « subissent » nos rugbymen ferait passer la loi El Khomri pour dangereusement gauchiste. La situation professionnelle des rugbymen est pour beaucoup de joueurs devenue extrêmement précaire. En plus d’être des athlètes hors normes, ils devront bientôt aussi devenir de véritables juristes spécialistes du droit du travail pour éviter de se faire exploiter par leur employeur. Les rémunérations des stars du Top 14 sont les baobabs qui cachent les difficultés du plus grand nombre.

Cette année encore, le nombre de chômeurs ou de joueurs non conservés sera important : entre 51 et plus de 120 selon les sources. Sans compter les joueurs qui sortent du circuit, absorbés par des clubs de fédérale. Leur situation est de plus en plus fragile et leur avenir aléatoire. Il y a les cas médiatiques des joueurs du top 14 comme celui de Romain Cabannes, qui s’est fait balader entre Castres, Biarritz et Pau cet été ou celui de Benoît Guyot, qui licencié par La Rochelle, a décidé de reprendre ses études. Il y a aussi l’exemple de Mathieu Bourret qui à 32 ans aurait souhaité une fin de carrière moins abrupte. Le rugby professionnel perd petit à petit ses valeurs humanistes à cause de certains de ses dirigeants et de leurs managers complices. Il est loin le temps où l’on parlait d’éducateur plutôt qu’ entraîneur-manager-coach!

On oublie de parler des joueurs tout aussi talentueux et prometteurs qui s’entassent et courent le « cachet » dans les divisions dites inférieures. Prenons le cas d’Anthony Bourliaud, joueur polyvalent de 23 ans de 178 cm pour 78 kg, qui peut jouer aussi bien demi de mêlée que demi d’ouverture. Il vient d’être brutalement évincé et licencié du club d’Aubenas, club qui appartient à l’élite de la fédérale 1. 

Son parcours illustre parfaitement les difficultés qu’un jeune espoir rencontre s’il veut vivre de sa passion, le rugby :

  • Etre formé dans un club « familial » auvergnat, Combronde, passer à Riom, puis être repéré dès les minimes par le « grand » ASM. Y jouer jusqu’en Crabos, entrer en sport étude à Issoire et intégrer le centre de formation d´Aubenas à 18 ans grâce à Jérôme Cassus.
  • Briller en Reichel A dans une sélection Drôme Ardèche et être recruté par le centre de formation d’un club du Top 14 : le RCT. Y jouer deux ans, en Reichel et en espoir. 

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  • Arrive la première déconvenue : ne pas être conventionné au Centre de formation et être dans l’obligation à 20 ans de trouver un autre club. A cet âge, les joueurs sont quasi abandonné à leur sort et doivent se débrouiller seuls, souvent sans agent, ceux-ci ne sont intéressés que par les gros poissons bien plus lucratifs. Le rugby ayant gardé quelques valeurs humanistes, les joueurs se tournent souvent vers un éducateur qui les a marqué. Dans le cas d’Anthony Bourliaud, c’est Jérôme Cassus, qui après l’avoir orienté vers Tarbes, facilitera son recrutement en fédérale 1 à Aubenas. A ce moment de sa carrière, Anthony Bourliaud subit le sort de la majorité de ses camarades espoirs. Cette année encore, 78 joueurs espoirs ont été recrutés par un club de fédérale 1, 63 par un club de Pro D2 et seulement 23 par un club de Top 14.
  • Le problème, c’est que malgré un temps d’adaptation assez court ( la fédérale 1 est beaucoup plus rugueuse et physique que  le championnat espoir) et 36 matchs en trois ans pour 1466 minutes de jeu, le club d’Aubenas a préféré se débarrasser fin juin de son joueur en s’appuyant sur un avenant de son contrat. A sa place, le club a préféré recruter un joueur sud africain pour des raisons économiques.

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  • Du jour au lendemain, le joueur se retrouve « à la rue », obligé de chercher à la hâte un nouvel employeur avec l’aide de Marc Raynaud, son entraîneur, et de son éducateur du centre de formation Jérôme Cassus.
  • Anthony Bourliaud va intelligemment faire le choix, à 23 ans, de privilégier un club de fédérale 2 modeste, mais ambitieux. Un club qui partage ses valeurs humanistes : Issoire. Déjà  titulaire d’un BP jeps musculation, il va en profiter pour passer un DE rugby et travailler avec la mission locale auprès des jeunes de l’école de rugby du club. Les primes de matchs et les défraiments seront loin de lui assurer le même revenu que celui d’un club de fédérale 1 ou de Top 14, mais il retrouvera les valeurs qui font du rugby sa singularité : l’amitié, la solidarité et le respect. Car du respect pour les joueurs dans le rugby professionnel, il y en a de moins en moins !
  • Qui sait, un club de fédérale 1 ambitieux et humain (Nantes, Villeurbanne, Grasse, Rodez ou Langon par exemple), de Pro D2 (Bourgoin) ou de Top 14 (l’ASM serait parfait pour ce jeune auvergnat), pourrait bientôt faire à nouveau appel à lui.
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Anthony Bourliaud demi de mêlée d’Aubaines

 

La libéralisation du marché des transferts de rugbymen en Europe, et donc en France, s’est accompagnée d’une forte inflation des salaires et de l’afflux de joueurs recrutés à l’étranger. L’évolution de la législation concernant les sportifs professionnels a instauré une concurrence exacerbée entre les clubs pour recruter des stars (Carter au Racing, Nonu au RCT…). En bas de l’échelle salariale, les clubs préfèrent recruter, à talent égal, un joueur étranger (fidjien, géorgien…), qui représente en moyenne une baisse de la masse salariale d’environ 30% par rapport aux joueurs formés en France. C’est essentiellement ce deuxième point qui a entraîné la multiplication du nombre de joueurs recrutés à l’étranger par 2,5 de 2001 à 2015 en Top 14 (de 93 à 234), de 4 en pro D2 (de 56 à 224) et de 3,6 en fédérale 1 (de 63 à 229). Seule une prise de conscience des élites du rugby, une montée au créneau des syndicats du rugby ou une révolte des joueurs pourront changer la législation française et mettre à nouveau les rugbymen au coeur de l’ovalie.

6 réflexions sur “Le chômage des rugbymen professionnels

  1. Il faut exiger des clubs »formateurs »qu’ils pensent à l’avenir de leurs jeunes et incluent dans leur fonctionnement une formation autre que rugbystique jusqu’ à Bac+2.Tout club ,ne respectant pas cette obligation,facile à mettre en place avec les établissements scolaires qui les entourent et finalement n’étant pas très onéreuse,devrait être interdit de recruter à l’étranger.

    1. Limitons sérieusement les « étrangers » dans nos effectifs pour regarder devant avec une équipe de France compétitive Sinon faudra plus pleurnicher

  2. Je recherche des joueurs pour disputer championat us avec miami rugby pro
    N hesitez pas a me contacter
    Merci
    Christophe kwiecinski

  3. allons nous regretter le temps des gros pardessus, où, le plus sourcilleux d’entre eux, se proposait de radier tout joueur ayant perçu le moindre franc? malgré tout des générations successives ont acquis pignon sur rue grâce aux clubs, si la fin de cette énorme hypocrisie était souhaitable, le traitement actuel des « produits »que sont devenus les joueurs prometteurs aux yeux du rugby professionnel pur et dur, condamnent à terme l’éclosion du moindre joueur de haut niveau issu des terroirs de rugby, et détournera peu à peu la jeunesse de ce sport, y compris au niveau éducatif. Si des règles strictes d’aide, de protection, d’incitation, des jeunes joueurs, des clubs formateurs ne sont pas instituées, le pire est à craindre; mais il est aussi impérieux de sensibiliser les futurs pratiquants sur la nécessité de prévoir d’emblée leur devenir professionnel hors terrain, est-il si compliqué d’imaginer des contrats incluant la formation à ces « reconversions » dès les centres de formation, formation également incluse dans les contrats de joueurs jusqu’à 25 ans? âge où les situations se décantent et où chacun doit prendre ses responsabilités.

  4. Le jeune professionnel doit garder sous le coude , une formation , des études , c est very important. Mais le pire dans tout cela c est que l argent sera toujours le problème au détriment de la compétence du joueur , surtout pour les clubs de fédéral……. Tout de même, le métier d un joueur pro doit se combiner a un métier en parallèle…

  5. Quelques réflexions à chaud :
    D’abord cet article exprime une difficulté inhérente à toute naissance d’organisation nouvelle : l’instabilité . ET l’avènement des 3 niveaux du rugby demande du temps pour construire une stabilité , qui viendra par une classification plus claire des ambitions et des ressources .On ne peut pas tirer de conclusions en comparant Carter et ce certainement fort sympathique 9 .
    Il faut juste que les ambitions de chacun se calent au niveau de leurs ressources respectives . Ainsi l’écosystème nouveau des rugbys actuels pourra s’équilibrer .
    Ambitions et ressources des clubs , des présidents , des agents , des supporters mais aussi des joueurs et de leurs entourages .

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