La financiarisation du jeu de Rugby

Par Frédéric Bonnet

merci à tous les amis du jeu de Rugby de m’avoir donné leurs avis et leur analyse au sujet de la financiarisation du Rugby.

L’argent, le dopage et la violence sont les trois tabous que l’Ovalie tente de dissimuler depuis les années 60 dans son coffre à secrets. Mais plus que l’argent, c’est la financiarisation galopante du rugby-marchand qui menace tous les ans l’existence de nombreux clubs de Rugby. La boîte de Pandore du rugby spectacle s’est entrouverte fréquemment cette année au gré des affaires de dopage. Elle s’ouvre traditionnellement chaque printemps quand la sentence de la DNACG tombe et condamne les clubs qui n’ont pas la chance d’avoir un mécène riche et généreux. Mais, plutôt que de mettre au pilori des élèves récalcitrants pour en faire des exemples comme au Moyen Age, il serait plus efficace et moral de s’attaquer à la véritable cause du déficit récurrent des clubs de Rugby  français : son modèle économique mis en place depuis 1995. 

L’activité sportive, qu’elle soit vécue comme une pratique ou comme un spectacle, a toujours représenté un véritable secteur économique. Ce secteur économique à part entière peut soit être

  • considéré comme un bien privé. Dans ce cas, le sport se convertit à l’économie de marché.
  • considéré comme un bien public. Dans ce cas, il a le statut de sport de masse avec des vertus de libération des corps, donc des esprits.
  • un mélange des deux, que l’on s’adresse à la haute compétition ou aux compétitions amateurs. C’est le cas désormais pour le Rugby français depuis 1995.

En France, le poids financier des clubs sportifs se réparti de la manière suivante :

  • 8800 millions d’euros pour les 264 700 clubs amateurs tous sports confondus.
  • 1387 millions d’euros pour les 60 clubs des ligues 1 et 2 et le championnat national de football.
  • 340 millions d’euros pour les 30 clubs professionnels de Rugby (Top 14 et Pro D2).
  • 116 millions d’euros pour les 48 clubs professionnels de basket-ball (Pro A, Pro B et ligue féminine).
  • 62 millions d’euros pour 39 clubs professionnels de handball (Divisions 1 et 2, division féminine).
  • 4à millions d’euros pour 42 clubs professionnels de volley-ball (Pro A et B, Pro A féminine).

On peut noter une double fracture :

  • entre le sport amateur et le sport professionnel.
  • entre le football et les autres sport.

L’histoire économique du Rugby peut être divisée en trois périodes bien distinctes. Celle du Rugby éducatif et moral d’avant 1960, celle de la transition lente et progressive vers le Rugby spectacle entre 1960 et 1995 et enfin celle du Rugby spectacle-business contemporain.  

Avant 1960, l’âge d’or du Rugby français, celui des pères fondateurs 

Cette période prônait un jeu de Rugby éducatif et moral. Il y avait peu d’enjeux économiques, le rayonnement des clubs était avant tout local ou régional, et éventuellement national pour les clubs phares. Seuls le midi olympique et la presse locale couvrait les évènements rugbystiques. Toutefois, le budget des associations qui géraient les clubs passa de 40000 euros en 1930 à 300000 euros en 1960. Un modèle économique ASSL (adhérents, spectateurs, subventions locales) prévalait.

Les présidents de clubs étaient en général des notables locaux, le financement des clubs se faisait via des subventions municipales, les recettes de la buvette ou de différentes fêtes rugbystiques et la billetterie.  

On estime que dans les années 40, un joueur phare de Lourdes ou de Grenoble pouvait toucher l’équivalent de 200 à 2000 euros par an.

Le Rugby français préférait mettre en avant les efforts de promotion sociale de ses joueurs. L’aide des dirigeants de clubs pouvait prendre différentes formes.

  • Financement des études : A Dax par exemple, le club subvenait aux besoins de ses joueurs internationaux et étudiants à Bordeaux (Claude Dourthe chirurgien dentiste, Jean Pierre Bastiat assureur). Dans la plupart des clubs, la proportion de joueurs étudiants était d’ailleurs importante.
  • Aide pour trouver un emploi ou se lancer dans une activité : D’autres clubs attiraient des joueurs en leur fournissant des emplois : Grenoble (entreprise Neyrpic), La Voulte (entreprise Rhône Poulenc), Toulon et La Seyne (Arsenal d’état), Montauban (Crédit agricole), Bergerac (entreprise d’état SEITA), Tulle (Manufacture d’armement), ASM (entreprise Michelin), Salles et Tyrosse (industries du bois), Le Boucau (forges), Auch ou Lombez (agriculture), Agen (laboratoire pharmaceutique UPSA), Castres (laboratoire pharmaceutique Fabre), Lavelanet (usine de tissage), Carcassonne, USAP et Béziers (entreprises viticoles), Carmaux et Le Creusot (mines) ou Graulhet (tanneries et mégisseries).

Entre 1960 et 1995, l’économie souterraine de l’amateurisme marron

Même si les clubs étaient toujours juridiquement considérés comme des associations à but non lucratifs, ils étaient désormais dirigés par des chefs d’entreprise connaisseurs ou ex-joueurs de Rugby. Progressivement le Rugby se transforme en spectacle, les clubs les plus riches recrutent des joueurs partout en France (Ovalie). C’est une période de transition entre le jeu de Rugby et le rugby marchand du XXIè siècle. Le modèle économique classique se transforme en SSSL (spectateurs, les subventions, et les sponsors d’origine locale). Ce modèle maintient encore un lien étroit, historique, géographique et économique entre les supporters, les clubs et les finances publiques ou privées.

En quinze années, le budget moyen des clubs passe de 300000 euros à 2 millions d’euros. Les matchs de Rugby sont désormais relayés par les radios locales et nationales. Les phases finales commencent à être diffusées à la télévision. 

Ainsi dès les années 60, un bon joueur d’équipe première d’un des 80 clubs de première division pouvait monnayer ses services pour l’équivalent de 1000 euros par mois. Mais ce montant pouvait évoluer considérablement selon le statut du club. On estime qu’un joueur du Grand Béziers, de Montferrand ou du Narbonne des années 70-80 touchait autour de 54000 euros par saison. Des sommes perçues en liquide et donc non imposables, qui étaient équivalentes aux salaires de joueurs « moyens » du Top 14 ou à ceux des meilleurs joueurs de Pro D2 en 2017. Surtout, ces salaires cachés étaient par exemple quatre fois supérieurs à celui d’un instituteur des années 70. 

Jusqu’en 1995, date du début du professionnalisme en Rugby, ces montants ont augmenté régulièrement pour atteindre 115000 euros annuel par exemple pour un joueur de Montferrand. Tant et si bien que la Direction générale des impôts commença à s’intéresser de près aux finances du Rugby français, obligeant M Ferrasse président de la FFR, à se pencher sérieusement en 1986 sur le tabou de l’argent rugbystique. Les premières déclarations aux impôts datent de cette période, mais les premières fiches de paie officielles n’apparaissent qu’en 1995.

 Après 1995, l’absurdité de la financiarisation progressive du rugby

Jusqu’en 1995, le statut juridique des clubs dépendait uniquement de la loi dite d’association 1901. Cette association possédait un numéro d’affiliation à la FFR. 

La professionalisation du jeu de Rugby va obliger les clubs à créer une société sportive (Société Anonyme à Objet Sportif-SAOS, Entreprise Unipersonnelle à Responsabilité Limitée-EURL, Société Anonyme Sportive Professionnelle-SASP) pour gérer sa partie professionnelle. La plupart des clubs de Rugby et de football Pro, qui représentent 89 % du poids financier du sport pro, vont choisir de s’organiser en SASP. Cette forme de société sportive permet aux nouveaux présidents de clubs, pour la plupart PDG-hommes d’affaires, d’en devenir propriétaires tout puissant et de rendre minoritaires les parts de l’association sportive.

Ainsi, Toulouse est le seul club du Top 14 dont l’association contrôle 50 % du capital. Tous les autres sont rapidement passées d’une SAOS à une SASP en accueillant de nouveaux PDG : le groupe du CAC 40 Penauille-Derichebourg à Brive, M Savare au Stade français, M. Boudjellal des éditions du Soleil à Toulon, M. Lorenzetti du groupe Foncia au Racing …Les deux partenariats historiques entre le groupe Michelin et l’ASM et entre les laboratoires pharmaceutiques Fabre et le CO s’expliquent par la domiciliation de leur siège social dans ces cités et le fait qu’ils y emploient des milliers d’habitants. Ils valorisent grâce au Rugby leur ancrage territorial.

Dès lors, le Rugby va quitter brutalement et précipitamment son modèle de financement classique (SSSL), pour adopter celui des grandes ligues de football pro européennes, le modèle dit SATI (sponsors, actionnaires, télévisions, international). 

La FFR va déléguer la gestion du rugby pro à une ligue nationale, la LNR, pour ne plus s’occuper que du Rugby amateur et des diverses équipes de France.

Le Rugby pro va mettre en valeur les fameuses valeurs du Rugby (qui en font toute sa singularité) pour vendre son sport à Canal plus et à des actionnaires de groupes mondiaux. Mais, cette même médiatisation va par ignorance et dans un second temps détruire ces valeurs les unes après les autres et entrainer une chute d’audience et d’affluence dans les stades. Le serpent ovale se mord la queue, une minorité d’acteurs du Rugby s’enrichit, les autres galèrent et s’épuisent à garder la flamme rugbystique.

Ce modèle SATI traduit les effets cumulés de la professionnalisme du rugby, de l’internationalisation de ses enjeux sportifs et de l’exposition télévisuelle. Les règles de gouvernance des clubs sont désormais définies par des actionnaires qui attendent logiquement un retour sur investissement (éventuels dividendes, mais surtout augmentation de la notoriété et des parts de marché pour leur société). La régulation des finances d’un club a désormais une dimension plus nationale, voire internationale, que locale. La proportion de joueurs provenant d’autres pays dans le championnat français symbolise bien cette internationalisation capitaliste.

Ce modèle SATI entraine le bouleversement des chiffres d’affaires des clubs sur deux points :

  • leur volume : il a été multiplié par 8 en entre 1995 et 2011 et continue à croitre chaque année.
  • leur structure : quand 90 % des ressources des clubs venait des spectateurs et des subventions publiques avant 1960, c’est désormais 65 % du budget des clubs qui provient des sponsors-actionnaires internationaux et des recettes TV (Canal plus). 
Origine des recettes Avant 1960 De 1960 à 1995 Après 1995  
Recettes spectateurs 70 % 40 % 20 % Diminution régulière malgré l’augmentation des affluences dans les stades (baisse ces dernières années).
Subventions 20 % 20 % 5 % Diminution après 1995.
Sponsoring 0 % 30 % 50 % Augmentation régulière.
Droits TV 0 % 0 % 15 % Augmentation à partir de 1995.
Autres : buvette, produits dérivés … 10 % 10 % 10 % Le merchandising s’ajoute à la buvette après 1995.

Le Rugby est devenu à la fois télé et sponsor-dépendant. Toutefois, les 97 millions d’euros par an que débourse Canal plus pour retransmettre le Top 14 et la Pro D2 au cours des saisons 2015 à 2018 n’ont rien à voir avec les 749 millions qu’il accorde tous les ans aux ligues 1 et 2 de football.

Le Rugby a donc beaucoup moins de marge de manoeuvre que le football. Il n’est pas encore, peut-être heureusement, devenu assez télégénique et attractif pour le plus grand nombre. Il n’a donc pas encore les moyens de développer son nouveau modèle économique. A vouloir singer son grand-frère du football, le Rugby se dénature à l’extrême tout en détruisant sa fragile économie.

L’implication d’une nouvelle génération de magnats industriels et financiers n’a fait qu’aggraver les dérives. On ne fabrique pas et on ne gère pas des joueurs de Rugby comme on le fait avec des biens immobiliers, des fonds de pensions ou des bandes dessinées. Les joueurs de Rugby ne sont pas et ne seront jamais des objets. 

La course à l’armement de tous les clubs entraine une inflation salariale qui accroit la fragilité des clubs. Cette masse salariale a doublé de 2002 à 2008 (de 66 à 130 millions), elle a triplé en 2013 (177 millions). Or, ce rythme exponentiel de croissance des salaires dépasse largement celui des recettes.

Les clubs préfèrent renforcer leur puissance sportive au détriment de leur déficit d’exploitation. L’indiscipline financière se traduit par le non paiement des charges courantes. En pratique les clubs ne payent plus ni leurs impôts et leurs charges sociales, ni leurs fournisseurs, par exemple les petits clubs amateurs ou non à qui ils ont acheté des joueurs …

Certains clubs trichent sciemment et ne s’acquittent pas de certains impôts, un classique dans l’économie de marché. En 2017, le Racing a été condamné par la cour d’appel de Versailles à verser 750 000 euros d’arriérés fiscaux pour ne pas avoir payé l’impôt sur leur recettes de ses matchs de 2008 à 2013 ! En effet, les règles qui gouvernent les sociétés commerciales (le Racing l’est devenue en 2001) ne sont les mêmes que celles des associations. 

D’autres clubs, comme le MHR, licencient en toute illégalité et du jour au lendemain leurs joueurs sans aucune once de début d’humanité. La loi du marché et le nouveau code du travail ne les pénalisent pas, à dessein, de toute façon assez pour les en dissuader. Les prochaines lois du code du travail à venir devraient encore aggraver le phénomène.

D’années en années, la chronique économique du rugby français, nous parle de déficits récurrents et d’un endettement croissant du Top 14 et de la Pro D2. La dette des clubs du Top 14 a ainsi doublé en 10 ans. Cette année, c’est le Stade Toulousain qui est à la recherche de trois millions d’euros, alors qu’il était encore le seul club bénéficiaire du Top 14 en 2009. Alors, que font la plupart des clubs qui sont dans l’impossibilité de présenter un modèle économique cohérent et équilibré ? Ils sont rétrogradés par la DNACG, organisme de la FFR chargé du contrôle des finances des clubs de Rugby créée en 1999, ou renfloués par un mécène.

On lit souvent que ces clubs n’ont que ce qu’ils méritent. C’est oublier que c’est le modèle SATI qui les a mis dans cette position inextricable et dans ce paradoxe permanent : pour rester en première division, il faut recruter et payer les meilleurs joueurs, mais les recettes ne suffisent pas à financer ces dépenses.

Mais, le plus scandaleux c’est que cette gabégie financière rejaillit sur le Rugby amateur. Ces clubs historiquement ancrés en première division et formateurs de tant de talents du passé ou contemporains sont soit condamnés à disparaitre sportivement du plus haut niveau (La Voulte, Montchanin, Lourdes, Bègles, Boucau), soit laminés ou anéantis financièrement (Bourgoin, Tarbes, Auch, Nice, Bègles, Valence, Romans, Gaillac, Bobigny, Chalon, Lille, Montluçon, Saint Etienne, Marseille, Libourne, Saint Nazaire, Périgueux et d’autres à venir certainement).

Le cas particulier du championnat fédéral 

On retrouve dans le rugby semi-amateur et amateur les mêmes défauts que dans le rugby pro, mais à une échelle moindre en valeur absolue. Les salaires et différents avantages financiers sont souvent non déclarés, certaines recettes (buvette…) sont minorées pour permettre une rémunération occulte et surtout les gestionnaires des clubs amateurs sont souvent dépassés par la complexité de la gestion d’un club de Rugby. Ces trésoriers souvent bénévoles sont, soit inconscients de l’importance de la tenue de comptes précis par méconnaissance ou simple manque d’intérêt de la réglementation fiscale, soit subissent les errements de présidents inconséquents et peut être trop orgueilleux. Combien de clubs s’acquittent scrupuleusement de la TVA sur leurs ventes, sur leur billetterie et sur leurs factures de sponsoring ?

Le statut des joueurs amateurs des championnats fédéraux se rapproche de celui des joueurs entre 1960 à 1995. La plupart des joueurs sont payés et bénéficient de contrat spécifiques « semi-amateurs » en fédérale 1. Des contrats qui doivent être simplement enregistrés par la FFR s’ils sont en dessous de 1000 euros mensuels ou homologués par la même FFR s’ils dépassent cette somme. Dans tous les cas, ils doivent payer des charges sociales plus ou moins importantes à l’URSSAF.

On assiste ainsi à un véritable jeu de dominos. Les très bons jeunes joueurs du Top 14, barrés par l’afflux de joueurs recrutés à l’étranger, partent en Pro D2 ou en fédérale 1 ou 2, chassant des joueurs qui partent en fédérale 3 et en honneur etc. 

Pour prendre l’exemple de la région girondine, 90 % d’une génération formée au C A Bègles, puis à l’UBB, est obligée de partir au mieux en Pro D2, ou dans les clubs de la région de fédérale 1 (à Langon ou à Saint Médard en Jalles) et en fédérale 2 (au SBAR-Arcachon, à Lormont, à Salles, ou à Marmande). Cette arrivée repousse automatiquement certains joueurs en fédérale 3 (de Bazas à Floirac en passant par Mérignac ou Sainte Foy la Grande etc.). Il s’établit progressivement un nouveau marché de joueurs de Rugby. Des joueurs qui sont nés après 1995 et qui légitimement espèrent en faire leur métier.

Pour limiter les dettes des clubs de fédérale, la FFR a décidé de limiter leur masse salariale à 30 % de leur budget total. Les clubs ont rapidement détourné cette règle en ayant d’une part massivement recours au système des indemnités kilométriques, véritable salaire déguisé (15 % en moyenne des dépenses des clubs de fédérale 1 en 2013), en employant les joueurs au noir ou en omettant de s’acquitter des diverses charges sociales (URSSAF).

Au passage, ces joueurs n’ont aucune protection sociale et ne cotisent pour aucune caisse de retraite. Un contrat spécifique pour les joueurs semi amateurs a bien été mis en place par la FFR, mais nombre de joueurs préfèrent rester dans l’illégalité, percevoir des avantages en nature et de l’argent en sous main ou prendre un faux statut d’auto-entrepreneur.

Cette année 2016-2017, les comptes de nombreux clubs de fédérale 1 sont déficitaires. Pour comprendre pourquoi et comment certains d’entre eux risquent d’être sanctionnés, il faut revenir deux saisons en arrière à l’année 2014-2015. 

Budget des clubs de Fédérale 1 en 2014-2015

Poste budgétaire en moyenne en euros Poule 1 Poule 2 Poule 3 Poule 4
Budget moyen 1 916 000 1 760 000 876 000 1 103 000
Masse salariale  551 000 (soit 28,7 % du budget) 518 000 (soit 29,4% du budget) 256 000 (soit 29,2 % du budget) 323 000 (29,2 % du budget)
Endettement 494 000 (49,6% du budget) 352 000 (20 % du budget) 265 000 (30,2 % du budget) 259 000 (23,4 % du budget)

 

Poste budgétaire en moyenne en euros Poule 1 Poule 2 Poule 3 Poule 4
Subventions 494 000 (26 %) 425 000 (23 %) 277 000 (28 %) 273 000 (21 %)
Sponsor-mécénat 934 000 (49 %) 776 000 (42 %) 424 000 (43 %) 430 000 (33 %)

Il existe une très grande différence entre les poules du point de vue de la structure et du volume des budgets. 

  • La poule 1 se rapproche du modèle économique SATI en vigueur dans le Rugby Pro : 50 % de sponsoring et un peu plus de 25 % de subventions. C’est aussi la poule la plus dangereusement endettée (49,6 %) et ayant des clubs possédant des fonds propres (économies) limités. C’était la poule de Périgueux, Lille, Montluçon, Bergerac et Libourne toutes rétrogradées depuis pour raison financière. Celle aussi de Limoges qui a été interdite cette année de tenter de monter en Pro D2 pour raison budgétaire, de Bobigny, dont l’économie, comme celle de Dijon et de Tulle entre autre, est dans le viseur de la DNACG cette année, et celle de Lormont qui y est retournée pour des raisons sportives. Reste Nevers et son équipe de professionnels qui tentent depuis quelques années d’atteindre la Pro D2.
  • Les trois autres poules 2, 3 et 4 sont économiquement à l’opposée de la poule 1. Leur modèle économique de type SSSL ressemble à s’y méprendre à celui en vigueur entre 1960 et 1995, surtout pour la poule 4. Leur niveau d’endettement est limité, particulièrement pour les poule 2 et 4.
  • La poule 4 est la plus vertueuse, car en plus d’être peu endettée, elle possède des fonds propres conséquents, qui lui permettent de voir venir en cas du coup dur, seul Auch a été pénalisé en 2017.
  • La poule 2, malgré la rétrogradation de Chalon et la fusion de Romans et Valence-La Voulte, possède un taux d’endettement faible, mais des fonds propres limités.
  • Enfin, la poule 3, malgré la faillite à venir de Saint Nazaire et l’affaire des « photographes » de Soyaux-Angoulême, représente un endettement un peu trop important, mais des fonds propres suffisants.

Deux points essentiels permettent donc de prévoir la bonne santé des clubs de fédérale 1. La hauteur de leur dette et le modèle économique de leur budget.

Dans la mesure où ces clubs ne possèdent pas de mécènes susceptibles de les renflouer, l’adoption d’un modèle économique de type SATI les fait rentrer dans une politique salariale démesurée qui les pousse à s’endetter et à ne pas être à jour avec les cotisations sociales. En quelques années l’accumulation de dettes devient mortifère. Il faut aussi citer le cas des clubs qui ne dépendent que d’un sponsor principal. Si celui-ci se désengage, le club est fragilisé. Que fera par exemple le club de Rouen après l’arrêt de l’intervention de l’entreprise MATMUT ?

Le club de Bobigny symbolise bien cette dérive financière du Rugby « semi-amateur ». Jusque-là honnête club formateur de la banlieue parisienne toujours présent en fédérale 1 années après années, Bobigny a décidé de changer de dimension en 2016-2017 en gonflant son budget à 1,7 millions. Un nouveau mécène Sopra Steria et des sponsors historiques Eiffage et Idex ont fait entrer ce club  de plein pied et brutalement dans le modèle SATI (sponsors, actionnaires, télévisions, international). Comme souvent, cela aboutit à un échec sportif, humain et économique total qui amène le club à être rétrogradé en fédérale 2 l’année prochaine. Bravo et merci.

Poule 1 de la fédérale 1 2014-2015

Clubs Nombre d’habitants Budget en millions d’euros Masse salariale en millions d’euros Reste hors les 300 000 de fonctionnement e million d’euros Nombre de contrats déclarés
Nevers 36 762 8,1 2,43 5,37 45
Lille 1 018809 2,5 0,75 1,45 22
Périgueux 101 773 1,75 0,525 0,805 27
Limoges 282 876 1,3 0,39 0,56 21
Bobigny 47 224 1,3 0,39 0,56 23
Montluçon 38 166 1,1 0,33 0,42 20
Bergerac 27 687 0,95 0,28 0,32 9
Libourne 23 681 0,8 0,24 0,21 9
Tulle 14 660 0,8 0,24 0,21 7
Lormont 20 551 0,56 0,168 0,042 4
Médianes 37 000 1,2 0,36 0,49 22

Poule 2 de la fédérale 1 2014-2015

Clubs Nombre d’habitants Budget en millions d’euros Masse salariale en millions d’euros Reste hors les 300 000 de fonctionnement e million d’euros Nombre de contrats déclarés
Bourg en Bresse 40 622 3,6 1 2,17 27
Romans 33 613 2,5 0,75 1,4 20
Macon 34 472 2 0,6 1,05 20
Chalon 50 110 2 0,6 1,05 16
La Voulte- Valence 64 222 1,6 0,48 0,77 19
Chambéry 55 572 1,5 0,45 0,7 12
Hyères-Carqueiranne 59 958 1,5 0,45 0,7 33
Aubenas 11 013 1,2 0,36 0,49 25
La Seyne 60 070 1 0,3 0,35 35
Pierrelate-Tricastin 21 660 0,7 0,21 0,14 2
Médianes 45 000 1,55 0,465 0,735 20

Poule 3 de la fédérale 1 2014-2015

Clubs Nombre d’habitants Budget en millions d’euros Masse salariale en millions d’euros Reste hors les 300 000 de fonctionnement e million d’euros Nombre de contrats déclarés
Vannes 135 882 1,4 0,42 0,63 24
Saint Nazaire 69 097 1,3 0,39 0,56 22
Soyaux-Angouleme 51 314 1,25 0,375 0,525 12
Rodez 23 794 1,2 0,36 0,49 24
Cognac 18 611 0,7 0,21 0,14 6
Tyrosse 7 743 0,7 0,21 0,14 2
Langon 7 389 0,65 0,195 0,105 0
Saint Jean de Luz 12 960 0,63 0,189 0,091 6
Castanet 11 090 0,53 0,159 0,021 0
Saint Sulpice sur Lèze 1 841 0,4 0,0084 0,0416 0
Médiane 16 000 0,7 0,21 0,14 6

Poule 4 de la fédérale 1 2014-2015

Clubs Nombre d’habitants Budget en millions d’euros Masse salariale en millions d’euros Reste hors les 300 000 de fonctionnement e million d’euros Nombre de contrats déclarés
 PARC  142 743  4  1,2 2,45   27
 Auch  21 871 1,5  0,45   0,7 19 
 Valence d’Agen  5 143 1,1  0,33   0,42 15 
 Blagnac  22 000 0,95  0,28  0,32 
 Agde  24 000 0,7  0,21 0,14 
 Bagnères  7 906 0,7   0,21 0,14 
 Graulhet  11 700 0,6 0,18  0,07 
 Oloron  10 800 0,6  0,18  0,07 
 Lannemezan  5 800 0,58  0,174  0,056 
 Mauléon  3 200 0,3 
Médiane 11 200 0,7 0,21 0,14 2

Si l’on part du principe qu’un club de fédérale 1 a besoin pour fonctionner d’un budget, hors masse salariale, d’environ 300 000 euros, soit celui du plus petit club « économiquement » de la fédérale 1 Mauléon, on peut se demander légitimement ce que font certains gros clubs de l’argent restant : amélioration des infra structures, formation sportive et professionnelle des joueurs, redistribution des excédents à l’association et à l’école de Rugby du club …ou plutôt distribution de l’argent en sous main pour ne pas dépasser le plafond salarial fixé à 30 % du budget ?

Le phénomène de l’endettement des clubs s’étend malheureusement aussi à la fédérale 2 et dans une moindre mesure à la fédérale 3. 

Sur la même période 2014-2015, l’endettement moyen des clubs de fédérale 2 allait de 15 % à 30 % selon les poules pour un budget moyen de 527 120 euros et des fonds propres limités. Les poules 1 et 2 qui regroupaient des clubs du Nord et de l’Ile de France, ainsi que la poule 5 qui regroupait des clubs situés du pays Midi Pyrénées, du pays Catalan, du Languedoc jusqu’à la Provence étaient les plus endettés. Le taux moyen d’endettement des clubs de fédérale 3 était plus bas mais non négligeable (16,2 %), mais il faut le pondérer avec une proportion de fonds propres satisfaisant. 

Observez bien les modèles économiques des budgets des clubs de Top 14, de la Pro D2 et de fédérale 1 cette année. Pointez particulièrement leur taux d’endettement et leurs économie (fonds propres). Une bonne partie d’entre eux sont dans le rouge, et tous n’auront pas un mécène pour les renflouer. Lesquels suivront Auch, Tarbes, Bourgoin et Saint Nazaire cette année. Lesquels disparaitrons corps et âmes comme Saint Nazaire parce que leur association n’avait pas assez de poids dans le budget du club ? Lesquels seront rétrogradés en fédérale 2 ou 3 sur des critères strictement financiers ? Tulle sera-t-il le seul club à devancer l’inéluctable, c’est à dire à demander à la FFR une rétrogradation à l’échelon inférieur pour ne pas risquer de descendre plus bas ?

Pour un avenir harmonieux du Rugby : lutter contre sa financiarisation

Les démagogues de la financiarisation du Rugby ressassent que si les clubs sont endettés, c’est bien de leur faute. Il faudrait donc les punir et avec eux pénaliser des villages, des villes et des régions entières. Chemin faisant en ne privilégiant que la richesse, l’efficacité immédiate, la rentabilité à tout prix au détriment de l’humain, on nie et abandonne le patrimoine du Rugby.  

Surtout, il ne faudrait rien changer, par nécessité de s’adapter à son temps. Mais, ce temps c’est bien eux qui l’ont programmé ! Bien entendu, ce nouveau diktat idéologique se garde bien d’expliquer le pourquoi du comment à tout un chacun. On reste dans le flou stratégique et on emballe le tout en abreuvant le bon peuple d’Ovalie de matchs indigents du CAC 14.  

Pourtant, ce système ne fonctionne même pas du strict point de vue économique et financier. Dominique Debreyer, coordinateur technique de la commission de contrôle de la DNACG, déclarait cette année que les clubs du Top 14 financés par une vraie économie étaient les plus en difficultés. Malgré les efforts entrepris en matière de sponsoring et la perception de droits TV, seuls les clubs qui disposent, non pas d’un véritable modèle économique, mais d’un mécène riche et généreux arrivent à combler leurs déficits. Ainsi, 90 % du déficit annuel du Top 14 provient de trois clubs, le Racing, le Stade français et Castres, mais ils le font de manière volontaire afin de payer dans un premier temps moins d’impôts et finir par être renfloués en juin par leur entreprise-propriétaire ou leur mécène.

Le Rugby du Top 14 n’est pas rentable, celui des 16 clubs de la Pro D2 l’est encore moins? Ses clubs ne disposent pas pour la plupart d’un mécène salvateur, perçoivent des droits TV très limités et possèdent des fonds propres négligeables. Le phénomène s’accentue encore en fédérale 1.

N’évoquons pas le point de vue humain et culturel du jeu de Rugby, ces notions sont étrangères au monde de la finance.

La question n’est pas tant que le rugby-marchand vive au dessus de ses moyens, mais plutôt qu’il se fourvoie dans une direction absurde et suicidaire. Et qu’au passage, il entraine avec lui le Rugby amateur et semi-amateur. La bête est malade, il ne faut pas l’euthanasier, mais bien vaincre la maladie et éviter la contagion. 

Cette maladie a un nom : le modèle SATI. C’est lui qui gouverne le Rugby français. Il a été mis en place par la FFR et les gouvernements successifs français en 1995, mais il avait été pensé et prévu dès 1960. Pourtant, il n’y a aucune fatalité à laisser le modèle SATI à se répandre dans l’Ovalie toute entière.

L’urgence, c’est bien de remettre en cause ce système juridico-économique. Il est le principal responsable des dérives budgétaires actuels du Rugby français du Top 14 jusqu’aux championnats amateurs. L’inflation salariale et l’endettement qui en découlent ne seront jamais compensés par les recettes télévisuelles que perçoit le football. 

Pour rester en première division ou pour atteindre l’élite du Rugby français, les clubs trichent ou mènent des politiques suicidaires. Même Toulouse saluée depuis toujours pour son modèle économique intelligent et à échelle humaine est en déficit.

Alors, soit on continue et on privilégie les grandes villes et les grands groupes industriels. On enrichit ainsi au passage une minorité d’actionnaires et de personnes qui vivent copieusement du Rugby au détriment et aux dépend de la majorité silencieuse.

Soit on change le modèle économique du Rugby français. En premier lieu, on limite le poids des actionnaires et des sponsors, on interdit la vampirisation des sponsors par les grands clubs, on limite réellement les masses salariales et surtout on se donne les moyens de contrôler tous les budgets des clubs. 

Il faut réinventer un modèle économique rugbystique en faisant de ce jeu un sport de masse. L’argent doit redevenir un moyen de développer le jeu de Rugby pour tous les clubs français. Car, en libérant les corps, on élève les esprits, on éduque les citoyens, on favorise le lien social, bref on fabrique une société plus heureuse.

Même si l’idée parait totalement subversive tant le sport spectacle et le modèle néolibéralo-productiviste domine les esprits, une autre forme de Rugby est possible. Un Rugby qui se base sur la solidarité, la coopération et l’altruisme, sur le progrès humain, sur la conciliation entre le désir d’être soi pour soi et sur celui d’être avec soi pour les autres, sur le principe de l’opposition maîtrisée qui autorise le conflit et le régule. Ce modèle économique de société et donc de Rugby existe : il se nomme le Manifeste convivialiste. Le jeu de Rugby est idéal pour incarner ce nouvel espoir de société plus coopérative qu’hypercompétitive.  

4 réflexions sur “La financiarisation du jeu de Rugby

  1. Toujours aussi riche tes developpements rugbystiques
    Malheureusement joueur des années 60 je ne peux regretter cette évolution du rugby spectacle du rugby « Goliath »…
    Mais il me semble que le rugby ne fait que suivre une société où l’apparence sert de socle à ceux qui pense que le miroir est plus important que l’esprit

  2. Une des clefs essentielle de la nécessaire refondation tient dans la juste rétribution de la formation à tous les niveaux de la pyramide depuis le club découvreur jusqu’au clubs élites qui en sont les grands bénéficiaires avec un dispositif de péréquation incontournable qui assurera la possibilité pour les terroirs du rugby de disposer des moyens matériels de poursuivre leur vocation de missionnaires

    La seconde un moratoire strict sur le nombre d’étrangers sous contrat afin de garantir du temps de jeu à nos jeunes et drainer les talents vers l’EDF

    Dans sa quête d’universalité le Rugby en singeant le football se trompe lourdement
    Pour quelques opérations « hors sol  » type Nevers , qui peinent à prendre , tout en alimentant artificiellement l’ inflation salariale qui déstabilise toute la Fédérale 1
    Des pans entiers du rugby de terroir se meurent . La nouvelle gouvernance de la FFR est mise devant ses propres engagements à quitte ou double !

  3. Il y a bien un rugby à 2 vitesses qui s’étend du TOP 14 jusqu’à la fédérale 1 Elite en passant par la PRO D2 . Et bien que ces trois niveaux aient un règlement financier spécifique particulier. Que la poule Elite 1 fédérale devienne PRO avec un budget à partir de 1 million d’euros minimum pour l’ELITE 1 PRO . Les clubs de chaque niveaux joueraient le titre de champion de France et joueraient également le risque de descendre en niveau inférieur sauf en Elite 1 Pro où le dernier ne descendrait pas plus bas . Et comme actuellement ,les 2 derniers du TOP 14 descendent et sont remplacés par les 2 montants de Pro D2 , les 2 meilleurs montent de l’Elite 1 PRO montent en Pro D2 à la place des 2 derniers de PRO D2 qui descendent . Aucun club de ces trois niveaux ne descendraient plus bas que l’Elite 1 PRO sauf si problème de dossier financier . Tout le monde serait sous le giron de la DNACG qui peut ainsi gérer et se projeter sur une saison suivante . Ne peut accéder en Elite 1 et donc au 1 er niveau PRO, que le club qui en fait la demande à la DNACG , donc avec un dossier béton et des garanties réelles , et c’est cette dernière et elle seule qui accordera ou pas le sésame pour rejoindre le niveau PRO .
    Les Autres clubs de Fédérales 1 Amateur jouent pour être Champion de France Amateur . Leur budget ne devra pas dépasser maximum 800000 ou le million d’euros .Les joueurs devront avoir été formés en France , les joueurs étrangers seront sur la feuille de match au maximum 3 ou 4 , partagés devant et derrière . Bref priorité aux jeunes joueurs formés en France . Puis revoir en TOP 14 , PRO D2
    et en Elite 1 PRO un quota obligatoire , pour un nombre de jeunes joueurs issue de la formation française , imposés sur les feuilles de match .
    Bon sûrement utopique mais tant pis !!!

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