Pour un avenir économique harmonieux du Rugby : lutter contre sa financiarisation

Par Frédéric Bonnet

 

Les démagogues de la financiarisation du jeu de Rugby ressassent que si les clubs sont endettés, c’est bien de leur faute. Il faudrait donc les punir et avec eux pénaliser des villages, des villes et des régions entières. Chemin faisant en ne privilégiant que la richesse, les clubs des grandes métropoles, l’efficacité immédiate, la rentabilité à court terme à tout prix, on nie et on abandonne le patrimoine et l’essence même du jeu de Rugby français.

Le constat 

Pour les défenseurs du rugby-spectacle, il ne faudrait surtout rien changer, par nécessité de s’adapter à son temps. Mais, ce temps c’est bien eux qui l’ont programmé ! Bien entendu, ce nouveau diktat idéologique se garde bien d’expliquer le pourquoi du comment à tout un chacun. On reste dans le flou stratégique et on emballe le tout en abreuvant le bon peuple d’Ovalie de matchs indigents du CAC 14.  

Pourtant, ce système ne fonctionne même pas du strict point de vue économique et financier. Dominique Debreyer, coordinateur technique de la commission de contrôle de la DNACG, déclarait cette année que les clubs du Top 14 financés par une vraie économie étaient les plus en difficultés. Malgré les efforts entrepris en matière de sponsoring et la perception de droits TV, seuls les clubs qui disposent, non pas d’un véritable modèle économique, mais d’un mécène riche et généreux arrivent à combler leurs déficits. Ainsi, 90 % du déficit annuel du Top 14 provient de trois clubs, le Racing, le Stade français et Castres, mais ils le font de manière volontaire afin de payer dans un premier temps moins d’impôts et finir par être renfloués en juin par leur entreprise-propriétaire ou leur mécène.

Le Rugby du Top 14 n’est pas rentable, celui des 16 clubs de la Pro D2 l’est encore moins, ne parlons du championnat de fédérale ? Ces clubs ne disposent pas pour la plupart d’un mécène salvateur, perçoivent des droits TV très limités et possèdent des fonds propres négligeables. 

N’évoquons pas le point de vue humain et culturel du jeu de Rugby, ces notions sont étrangères au monde de la finance. La question n’est pas tant que le rugby-marchand vive au dessus de ses moyens, mais plutôt qu’il se fourvoie dans une direction absurde et suicidaire. Et qu’au passage, il entraine avec lui le Rugby amateur et semi-amateur. La bête est malade, il ne faut pas l’euthanasier, mais bien vaincre la maladie et éviter la contagion. 

Cette maladie a un nom : le modèle économique SATI. C’est lui qui gouverne le Rugby français. Tant qu’on ne s’attaquera uniquement aux symptômes (commotions, dopages, niveau alarmant bas de l’équipe de France, CAC 14 indigent du point de vue technique) la maladie résistera. 

Le fautif

Jusqu’en 1995, le statut juridique des clubs dépendait uniquement de la loi dite d’association 1901. Cette association possédait un numéro d’affiliation à la FFR. 

La professionalisation du jeu de Rugby va obliger rapidement les clubs à créer une société sportive (Société Anonyme à Objet Sportif-SAOS, Entreprise Unipersonnelle à Responsabilité Limitée-EURL, Société Anonyme Sportive Professionnelle-SASP) pour gérer sa partie professionnelle. La plupart des clubs de Rugby et de football Pro, qui représentent 89 % du poids financier du sport pro, vont choisir de s’organiser en SASP. Cette forme de société sportive permet aux nouveaux présidents de clubs, pour la plupart PDG-hommes d’affaires, d’en devenir propriétaires tout puissant et de rendre minoritaires les parts de l’association sportive.

Ainsi, Toulouse est le seul club du Top 14 dont l’association contrôle 50 % du capital. Tous les autres sont rapidement passées d’une SAOS à une SASP en accueillant de nouveaux PDG : le groupe du CAC 40 Penauille-Derichebourg à Brive, M Savare au Stade français, M. Boudjellal des éditions du Soleil à Toulon, M. Lorenzetti du groupe Foncia au Racing …Les deux partenariats historiques entre le groupe Michelin et l’ASM et entre les laboratoires pharmaceutiques Fabre et le CO s’expliquent par la domiciliation de leur siège social dans ces cités et le fait qu’ils y emploient des milliers d’habitants. Ils valorisent grâce au Rugby leur ancrage territorial.

Dès lors, le Rugby va quitter brutalement et précipitamment son modèle de financement classique (SSSL), pour adopter celui des grandes ligues de football pro européennes, le modèle dit SATI (sponsors, actionnaires, télévisions, international). 

La FFR va déléguer la gestion du rugby pro à une ligue nationale, la LNR, pour ne plus s’occuper que du Rugby amateur et des diverses équipes de France.

Le Rugby pro va mettre en valeur les fameuses valeurs du Rugby (qui en font toute sa singularité) pour vendre son sport à Canal plus et à des actionnaires de groupes mondiaux. Mais, cette même médiatisation va par ignorance et dans un second temps détruire ces valeurs les unes après les autres et entrainer une chute d’audience et d’affluence dans les stades. Le serpent ovale se mord la queue, une minorité d’acteurs du Rugby s’enrichit, les autres galèrent et s’épuisent à garder la flamme rugbystique.

 

Ce modèle SATI traduit les effets cumulés de la professionnalisme du rugby, de l’internationalisation de ses enjeux sportifs et de l’exposition télévisuelle. Les règles de gouvernance des clubs sont désormais définies par des actionnaires qui attendent logiquement un retour sur investissement (éventuels dividendes, mais surtout augmentation de la notoriété et des parts de marché pour leur société). La régulation des finances d’un club a désormais une dimension plus nationale, voire internationale, que locale. La proportion de joueurs provenant d’autres pays dans le championnat français symbolise bien cette internationalisation capitaliste.

Ce modèle SATI entraine le bouleversement des chiffres d’affaires des clubs sur deux points :

  • leur volume : il a été multiplié par 8 en entre 1995 et 2011 et continue à croitre chaque année.
  • leur structure : quand 90 % des ressources des clubs venait des spectateurs et des subventions publiques avant 1960, c’est désormais 65 % du budget des clubs qui provient des sponsors-actionnaires internationaux et des recettes TV (Canal plus).

    Il a été mis en place par la FFR et les gouvernements successifs français en 1995, mais il avait été pensé et prévu dès 1960. Pourtant, il n’y a aucune fatalité à laisser le modèle SATI à se répandre dans l’Ovalie toute entière.

    L’urgence, c’est bien de remettre en cause ce système juridico-économique. Il est le principal responsable des dérives budgétaires actuels du Rugby français du Top 14 jusqu’aux championnats amateurs. L’inflation salariale et l’endettement qui en découlent ne seront jamais compensés par les recettes télévisuelles que perçoit le football. 

    Pour rester en première division ou pour atteindre l’élite du Rugby français, les clubs trichent ou mènent des politiques suicidaires. Même Toulouse saluée depuis toujours pour son modèle économique intelligent et à échelle humaine est en déficit.

Les victimes

Observez bien les modèles économiques des budgets des clubs de Top 14, de la Pro D2 et de fédérale 1 cette année. Pointez particulièrement leur taux d’endettement et leurs économie (fonds propres). Une bonne partie d’entre eux sont dans le rouge, seuls survivent ceux qui ont un un mécène pour les renflouer.

Ce n’est pas le cas de nombreux clubs historiques et formateurs de la fédérale 1. Ces clubs subissent une double peine :

  • celle d’abord d’être condamnés à ne plus jouer en première division, et à batailler au mieux pour le trophée Prat (La Voulte, Montchanin, Lourdes, Bègles, Boucau), 
  • celle ensuite d’être rétrogradé administrativement par manque de fonds propres ou parce qu’ils ont été pris la main dans le sac à trop vouloir singer leurs grands-frères du CAC 14. Auch, Dijon, Bobigny, Bourgoin et Saint Nazaire cette année. Tulle qui demande à être rétrogradé en fédérale 2 parce qu’il ne peut plus suivre. Périgueux et Tours finalistes de la fédérale 3 sommés d’y rester. Nice, Valence, Romans, Gaillac, Chalon, Lille, Montluçon, Saint Etienne, Marseille, Libourne, il y a peu…

 

Alors, soit on continue et on privilégie les grandes villes et les grands groupes industriels. On enrichit ainsi au passage une minorité d’actionnaires et de personnes qui vivent copieusement du Rugby au détriment et aux dépend de la majorité silencieuse. Soit on change le modèle économique du Rugby français. En premier lieu, on limite le poids des actionnaires et des sponsors, on interdit la vampirisation des sponsors par les grands clubs, on limite réellement les masses salariales et surtout on se donne les moyens de contrôler tous les budgets des clubs. 

Il faut réinventer un modèle économique rugbystique en faisant de ce jeu un sport de masse. L’argent doit redevenir un moyen de développer le jeu de Rugby pour tous les clubs français. Car, en libérant les corps, on élève les esprits, on éduque les citoyens, on favorise le lien social, bref on fabrique une société plus heureuse.

Même si l’idée parait totalement subversive tant le sport spectacle et le modèle néolibéralo-productiviste domine les esprits, une autre forme de Rugby est possible. Un Rugby qui se base sur la solidarité, la coopération et l’altruisme, sur le progrès humain, sur la conciliation entre le désir d’être soi pour soi et sur celui d’être avec soi pour les autres, sur le principe de l’opposition maîtrisée qui autorise le conflit et le régule. Ce modèle économique de société et donc de Rugby existe : il se nomme le Manifeste convivialiste. Le jeu de Rugby est idéal pour incarner ce nouvel espoir de société plus coopérative qu’hypercompétitive.  

2 réflexions sur “Pour un avenir économique harmonieux du Rugby : lutter contre sa financiarisation

  1. Cet article n’est malheureusement que la triste réalité du RUGBY dans son ensemble et à travers ça les CLUBS territoriaux tentent de survivre mais combien de temps???????????????????

  2. Une des valeurs que véhicule le rugby est la solidarité (entre autre) quelque soit le niveau jouer . Mais que font les clubs du « CAC 14 » , de la PRO D2 , de la F1 élite voire de quelques clubs « nabab » de fédérale 2 ou 3 pour le rugby de masse et pour les clubs formateurs de fédérale tout de même et de séries territoriales pourvoyeur de jeunes rugbymans en devenir ? . Ces mêmes clubs formateurs qui font tout pour équilibrer et vivre de leur budget de fonctionnement et ainsi pouvoir satisfaire au maximum leurs licenciés . Les « 3 cacahuètes et demi  » en guise de compensation financière imposés ( et qui ne sont même pas acquittés par ces clubs ) par la fédération aux grand club qui pillent les plus petits ne suffisent pas et ne font pas oublier le pillage .
    Et bien que ces clubs « riches  » soient tous imposer au bénéfice des clubs qui évoluent encore dans « Rugby de Masse », celui qui reconnait encore des valeurs . Qu’ils soient solidaires à leur tour ! . On en a besoin nous de solidarité pour survivre !

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