Le rugby professionnel enfanté par Rupert Murdoch a-t-il définitivement tué le rugby amateur inventé par Thomas Arnold dans le collège de Rugby ?

Par Frédéric Bonnet

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La solidarité, le courage, le respect des autres et l’amateurisme sont les quatre idées fondatrices qui ont amené Thomas Arnold, chef d’établissement du collège de Rugby, à créer un nouveau sport éducatif et pédagogique, afin de socialiser tous les jeunes hommes qui étaient à sa charge. C’est la raison pour laquelle ce sport de combat, que l’on nomme depuis rugby, s’est toujours distingué des autres. Pourtant, quelques signes précurseurs d’une lente dégradation apparaissent sur les terrains et inquiètent.

De l’Angleterre à la Nouvelle Zélande, en passant par l’Argentine ou l’Afrique du sud, le rugby a toujours été un sport avant tout aristocratique et universitaire. Socialement élitiste donc, mais adapté à tous les gabarits (petit, grand…), toutes les qualités athlétiques (rapidité, lourdeur…) et toutes les personnalités (vivacité, flegme…) de l’être humain. Dès sa création, ses règles furent élaborées par les étudiants-joueurs qui le pratiquaient. Et ces règles se sont en permanence complexifiées au fil du temps pour s’adapter au mieux aux évolutions sociales du moment tout en préservant l’éthique rugbystique. 

Où en est le rugby français concernant les quartes valeurs cardinales du rugby ? 

La solidarité

Le rugby est encore le sport de combat collectif par excellence. En premier lieu, parce qu’il demeure le seul sport où le gain de la balle passe par des phases de conquête collective essentielles : la plus emblématique est la mêlée, qui voit 8 joueurs se lier étroitement pour en affronter 8 autres. Mais, il y a aussi la touche (conquête collective aérienne), le maul (sorte de mêlée à la verticale) et récemment le ruck (mini maul accroupi).

Ensuite, parce qu’au rugby, on avance en faisant des passes en arrière ! Seul, on n’est pas grand chose et surtout en grand danger de se faire plaquer, écraser ou concasser par un ou plusieurs adversaires. Un œil en arrière pour donner le ballon aux camarades, un œil vers l’avant pour surveiller l’adversaire, le porteur du ballon ovale doit en permanence rester sur le qui vive. Il a donc tout intérêt, soit à faire une passe, soit à se grouper pour avancer.

Encore aujourd’hui, les joueurs rechignent toujours à parler d’eux, de leur performance et renvoient quasi systématiquement leur réussite personnelle à la notion d’équipe. 

Attentaion toutefois !

On voit de plus en plus de joueurs faire les malins après avoir mis un essai. Des signes qui sont encore minoritaires, mais….

Les trop grandes disparités dans les salaires au sein des équipes les plus riches menacent aussi la cohésion du groupe. 

Le courage

Il suffit de regarder un match pour comprendre et mesurer le courage et l’esprit de sacrifice qui anime n’importe quel joueur de rugby. Il faut même les faire sortir du terrain de force lors des protocoles commotions. La douleur fait toujours partie du quotidien des rugbymen. Les blessures sont même un sujet d’inquiétude dans ce rugby moderne de plus en plus rapide et violent. La sacro-sainte bagarre générale tend à disparaître, mais pas la violence des contacts. Le courage, l’abnégation et le don de soi sont toujours d’actualité. 

Le respect des autres

Il n’est absolument pas anodin que le premier sportif de haut niveau à avoir dit qu’il était homosexuel soit un rugbyman. Max Gazzini n’aurait pas pu imposer la couleur rose ou faire poser nus ses joueurs pour un calendrier ouvertement adressé aux hommes dans un club de foot. Le respect des différences est au cœur du projet rugbystique. En rugby, on se fout littéralement sur la gueule pendant 80 minutes, mais on se serre quasiment toujours la main dès le coup de sifflet final. Traditionnellement, l’arbitre n’est pas contesté par les joueurs. 

Le respect est peut être la valeur du rugby qui se dégrade le plus et surtout le plus rapidement. Les signes précurseurs sont venus de différents entraîneurs et présidents de clubs qui ont mis directement en cause l’arbitrage. Paradoxalement, la vidéo a aggravé le phénomène, puisque désormais on accepte plus les erreurs. Mais le fléau de l’irrespect est maintenant sur la pelouse. On voit de plus en plus de joueurs parler à l’arbitre, alors que ce rôle etait auparavant dévolu au seul capitaine, lui donner des conseils, contester ses décisions, voire le pousser et plus récemment l’insulter et le menacer. Cette dérive est catastrophique

L’amateurisme

Venant d’Angleterre, le rugby a débarqué naturellement en France au Havre, mais il est rapidement arrive dans les universités franciliennes, puis provinciales grâce à des étudiants anglopho-saxons. Très rapidement l’esprit frondeur des français a amené les républicains du parti radical et les francs maçons à confisquer ce sport à l’aristocratie locale. Et ce sont bien souvent les instituteurs et les professeurs de collèges de province qui ont diffusé le rugby dans tout le sud de la France. Le rugby francais s’est donc très tôt adressé à toutes les classes sociales de la société, en tout cas plus que dans les autres pays.

A fin des années 90, sous l’influence du magnat de la presse Rupert Murdoch, l’hémisphère sud d’abord, l’hémisphère nord ensuite, ont décidé de renoncer à un des quatre piliers du rugby : l’amateurisme. En France, c’est au début de la saison 1996-97, que les clubs se sont lancés dans le professionnalisme.

Certes, jusque là, la plupart des clubs rémunéraient leur joueurs sous la table ou leur procuraient des emplois semi-fictifs, comme on peut encore le voir actuellement en fédérale, mais les joueurs ne pouvaient pas se consacrer uniquement au rugby.

L’arrivée de l’argent a d’abord progressivement modifié la géographie de l’Ovalie. Des clubs phares de notre championnat n’ont pas réussi faute d’argent à prendre le train du professionnalisme: La Voulte, Nice, Lourdes, Bagnères, Tulle, Graulhet. D’autres, au contraire, plus riches car issus de grandes métropoles sont apparus au premier plan, par exemple Montpellier. Enfin, certains clubs, comme Bégles, ont été phagocytés par une ville voisine plus puissante. 

Attirés par l’appât du gain, des chefs d’entreprise ont pris la tête de la plupart des clubs professionnels. La rentabilité économique est devenue essentielle. Le rugby est passé de sport de combat à sport spectacle. La descente du top 14 à la pro d2, voire à la fédérale 1 est devenue un accident économique désastreux. Pour être efficaces le plus vite possible, les clubs recrutent massivement à l’étranger des stars, mais aussi des joueurs de niveau moyen ou des jeunes espoirs, en contournant au passage allègrement la règle des Jiffs. Certains pays, plus pauvres et vulnérables que la France sont véritablement pillés : la Géorgie ou les îles Fidji en autre.

Après bientot 20 ans de professionnalisme, il ne subsistera plus en France aucun joueur ayant connu le rugby amateur. Dans chaque club, les joueurs ayant fait des études disparaissent peu à peu. Maynadier à l’UBB, Dusautoir à Toulouse ou Battut à Montpellier, tous trois ingénieurs, sont des exceptions. Tous les autres joueurs, dès leurs premières sélections régionales ne rêvent qu’à devenir à tout prix professionnels. Ils sont arrachés de plus en plus tôt à leurs clubs formateurs, voire à leur famille. Et au final, pour différentes raisons, une petite minorité d’entre eux auront la chance d’accéder au monde professionnel.

Heureusement, conscients du phénomène, la plupart des centres de formation des clubs du top 14 ou de la pro d2 préparent les espoirs français a un atterrissage en douceur vers des clubs de fédérale 1, 2 ou 3. Mais qui mesure la déception pour un jeune formé à Toulon, à Bégles ou ailleurs de ne pas pouvoir intégrer son équipe première ? Qui comprend la frustration pour un jeune de ne pas pouvoir vivre de ce rugby, qu’il n’a connu que professionnel ?  

Enfin, pour les rares qui accèdent à ce Saint Graal du rugby moderne, la question de leur reconversion post sportif de haut niveau reste posée. Vers l’âge de 30- 40 ans, certains deviendront entraîneurs ou manageurs de clubs, d’autres consultants pour la télévision. Mais la plupart d’entre eux devront intégrer le monde de l’entreprise, sans avoir de formation précise ou poussée. Y seront-ils bien accueillis ? Nul ne le sait. Je ne parle même pas des joueurs obligés d’arrêter le rugby en cours de carrière pour cause de blessure ou de licenciement.

Bilan

Les quatre piliers du rugby sont le garant de sa singularité et de sa bonne santé. Depuis vingt ans, il s’est transformé en tripode en devenant professionnel. Les rugbymen sont de plus en plus puissants et costauds. Ils ressemblent de moins en moins au français moyen et sont en train progressivement de se transformer en super-héros, beaucoup plus accessibles et intelligents que les footballeurs certes. Plus grave, il est en train de perdre un troisième pilier, le respect. Le respect des joueurs vis à vis des arbitres, celui des spectateurs vis à vis des joueurs et des arbitres (sifflets permanents, vague sans aucun sens par rapport à ce qui se passe sur le terrain, Pom pom girls, et pourquoi pas bientot mises à mort symboliques comme dans les jeux romains). De sport éducatif et intelligent, il se transforme peu à peu en spectacle simplement divertissant. Bien entendu, les présidents de clubs et les télévisions ont tout intérêt à accélérer cette dérive. Mais les supporters, les connaisseurs et amateurs du rugby, et surtout les joueurs qu’y gagnent-ils ?  Pour les premiers : rien. Pour les seconds, plus d’argent pour quelques élus, mais aussi plus de blessures et plus d’incertitudes et de précarité dans leur carrière. 

Alors le rugby de Rupert Murdoch est en passe de gagner en top 14 ? Oui certainement. Mais le rugby de Jack Arnold résiste ? Oui, dans tous les clubs familiaux et amateurs, oui dans tous les championnats amateurs et bientôt dans les phases finales de fédérale 1 (Jean Prat), 2 ou 3 etc. Et  oui dans le rugby féminin. Et oui dans le cœur et le cerveau de tous les supporters de rugby.

 

3 réflexions sur “Le rugby professionnel enfanté par Rupert Murdoch a-t-il définitivement tué le rugby amateur inventé par Thomas Arnold dans le collège de Rugby ?

  1. Bonne analyse. Un seul bémol peut être, les pompons girls qui ne sont en rien de l’irrespect mais plutôt pour donner cet air de fête qu’il règne autour d’un match. Il y avait dans les années amateurs, quelques fanfares et majorettes lors de grands matchs.
    Le plus embêtant reste quand même les contestations qui risquent de monter de plus en plus vu l’enjeu économique qui est le résultat du professionnalisme .

    1. C’est vrai je suis un peu injuste au sujet des poms poms girls. Je veux juste souligner qu’elles sont le symbole de la dérive du rugby vers un spectacle divertissant.

  2. Les piliers du rugby sont peut être un peu écornés mais pas en danger car ces valeurs restent partagées sur le terrain sauf effectivement celui du respect envers les arbitres que se dégrade bien plus vite que les autres .L’arbitre proche des 2 staffs  » charge  » souvent sévère de contestations comme celles à l’image des pauvres arbitres de touches au football qui n’ont plus droit à aucun respect . Ensuite par ailleurs , je vois des joueurs qui commencent à traîner pour se relever sur une action déloyale qui peut mériter du carton , simulations ou accentuations d’actions litigieuses , du vrai ou du pas vrai . Alors oui je pense qu’ il commence a y avoir un changement d’attitude des joueurs et des staffs de l’ensemble des équipes . Est ce que cela rentre dans le domaine du spectacle ou dans celui de la stratégie ? . Va savoir….

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