La réussite des All Blacks en 7 leçons

Par Frédéric Bonnet

 

 

La réussite éclatante et la suprématie sans partage du Rugby Néo Zélandais des All Blacks sur la planète ovale depuis plus de cent ans n’est pas le fruit du hasard. La fée du rugby ne s’est pas particulièrement penchée sur le rugby made in kiwis. Non, le mythe des All Blacks a été pensé et travaillé longuement et intelligemment. Il répond à un besoin de cohésion sociale et culturel nationale dans un pays peu peuplé et situé aux antipodes des origines du rugby : l’Europe.

 

 

Le jeu de Rugby a pris racine en Nouvelle Zélande dans le village de Nelson dans l’île du Sud en 1870. C’est Charles John Munro, fils du président de la Chambre des Communes Néo-Zélandaise, qui avait ramené dans ses valises son expérience scolaire anglaise.

La fédération Néo-Zélandaise de Rugby n’est née que 22 ans plus tard, mais l’envol du rugby kiwi date en réalité de 1905. Toute la Nouvelle Zélande parle encore des 32 matchs gagnés par les Originals lors de leur tournée en Grande Bretagne, au Pays de Galles, en Irlande, au Canada et en France (une victoire 38 à 8, 10 essais à 2 au Parc des Princes devant 3000 spectateurs). La seule défaite concédée contre le Pays de Galles est d’ailleurs toujours source de contestation, les Gallois auraient triché….

Le deuxième pilier du mythe fondateur des All Blacks, ou plutôt des All Backs, tant les 15 joueurs semblaient tous courir tellement vite, est la tournée des Invicibles en 1924. L’équipe des All Blacks fut victorieuse 31 fois d’affilée (une victoire contre la France 30 à 6, 8 essais à 2, devant cette fois 30 000 spectateurs à Toulouse). 

D’ailleurs, la première victoire du XV de France contre les All Blacks date de 1954, victoire sèche de 3 à 0. La prédominance du jeu à la lourdais (des frères Prat) avait eu raison du jeu complet et vif des Néo Zélandais. En tout et pour tout, les français n’ont battu les All Blacks que 12 fois en 57 confrontations. Chacune des victoire revêt donc une saveur particulière (1954, 1973, 1977, 1979, 1986, 1994 deux fois, 1995, 1999, 2000, 2007 et 2009). 

La défaite du XV de France lors de la dernière coupe du Monde 62 à 13 (9 essais contre 1), ramena le rugby français 100 en arrière. Il faut dire que l’Ovalie n’a jamais réellement digéré l’arrivée du professionnalisme. A elle de faire sa propre révolution et de comprendre la réussite Néo Zélandaise pour mieux se l’approprier à sa façon toute française.

La réussite des All Blacks peut être résumée en 7 leçons.

1 Enseigner le jeu de Rugby dès l’école primaire

Le rugby est enseigné dès l’école primaire via le flag rugby pour des raisons pédagogiques et rugbystiques. Le but est d’ancrer le plus tôt possible les bases de la technique individuelle et de la vision du jeu à tous les enfants garçons ou filles. Le passage par un rugby sans placage et aux règles simplifiées (rugby-flat, rugby à toucher ou rugby à 5 en France) répond à deux exigences :

  • proposer des activités rugby simplifiées et faciles à enseigner pour de professeurs non spécialisés et
  • développer des capacités rugbystiques essentielles (technique de passe, vision du jeu etc.)

2 Pratiquer essentiellement le flag-rugby ou Rippa-Rugby jusqu’à l’âge de 12 ans 

Les liens entre les écoles de rugby et l’éducation nationale sont naturellement très étroits. De nombreux éducateurs de rugby sont des professeurs des écoles ou des enseignants, y compris au plus haut niveau. L’accent est mis sur l’enseignement de la technique individuelle et de la vision du jeu. 

3 Faire des équipes d’élite très tôt : les Small Blacks

La culture de l’excellence n’est pas un vain mot. Les meilleurs joueurs sont orientés très tôts et rapidement dans des filières d’excellence au sein des écoles primaires, des collèges les lycées, dans des sélections provinciales et nationales (les Small Black).

4 Former les éducateurs et les entraineurs des écoles de rugby 

Pour avoir un enseignement du rugby uniforme et de qualité, l’accent est mis sur la formation des éducateurs et sur leur nombre. La fédération Néo Zélandaise n’hésite pas à investir beaucoup de moyens dans la formation de ses enseignants du rugby.

5 Donner du temps de jeu aux joueurs formés en Nouvelle Zélande (Super rugby et championnat national la Mitre 10 cup)

Contrairement au championnat français (le TOP 14), les jeunes joueurs de rugby formés dans les provinces Néo Zélandaises ont tous un temps de jeu conséquent, soit en Super Rugby pour les meilleurs, soit dans leur championnat national (la Mitre 10 cup). Les jeunes joueurs y côtoient les meilleurs joueurs néozélandais confirmés. L’exode massif de joueurs trentenaires, ex All Blacks ou non, vers le TOP 14 ou vers les clubs anglo-saxons crée un appel d’air permanent pour la jeunesse rugbystique kiwi.

6 Faire du rugby un enjeu de cohésion nationale en intégrant dans les équipes toutes les minorités (Maoris, Iliens du Pacifique etc)

A l’image de la nation de la Fougère, la fédération néozélandaise de rugby a depuis longtemps décidé d’intégrer à part entière les Maoris dans leurs clubs et leurs sélections nationales. Elle n’a pas de politique ségrégationniste contrairement à d’autres nations de l’hémisphère sud. De ce fait, elle incorpore aussi des minorités venues en Nouvelle Zélande pour des raisons économiques : les fidjiens, les tongiens, les samoans etc.

Un apport qui se veut à la fois culturel (le Haka symbole des All Blacks appartient aux Maoris) et rugbystique. L’alliage entre le rugby anglo-saxon des descendants des colons et celui des maoris et plus généralement des îliens est forcément détonnant.

7 Ancrer le rugby dans l’Histoire du pays et des All Blacks

La Nouvelle Zélande est une nation jeune, ouverte, sportive et dynamique. Elle a trouvé chez les All Blacks un moyen d’unir tout un pays sous le symbole du maillot noir agrémenté d’une fougère argentée. Riches ou pauvres, descendants de colons écossais ou anglais, maoris, ou émigrés îliens, toutes et tous se retrouvent autour de valeurs et d’idéaux partagés et incarnés dans divers symboles. Le jeu de Rugby y est un fait culturel majeur.

Les joueurs de rugby Néo Zélandais et à fortiori les All Blacks savent pourquoi ils jouent ensemble. Leur leitmotiv national est simple, mais évocateur de leur idéal : de meilleures personnes, font de meilleurs All Blacks.

 

Le mantra qu’ils se sont trouvés l’est tout autant : Humilité, Excellence et Respect. Ces valeurs fondatrices sont à l’instar de celles de la République française (Liberté, Egalité, fraternité), des repères emblématiques riches de sens. Ces trois valeurs s’incarnent en pratique chaque jour dans toutes les activités des All Blacks sur et en dehors du terrain. Elles sont un socle fédérateur qui soude générations après générations tous les All Blacks.

Il ne leur reste plus qu’à utiliser leur technique individuelle et leur vision de jeu travaillée et éprouvée depuis leur tendre enfance.

Ils se sont inventés un récit fondateur et une identité d’équipe riche, qui leur permet en toute humilité d’avoir une confiance inébranlable en leur capacités hors du commun. Il ne reste à chaque nouvel All Black qu’à enrichir l’héritage.

Le Haka qui introduit tout match joué par les All Blacks est un rituel, parmi d’autres, de mise en scène du mythe All Black. La participation des joueurs à ce rituel, les fait entrer dans le mythe.

 

Il est un autre symbole plus méconnu des All Blacks, mais au combien important : celui de la passation du petit livre relié en cuir noir. On y trouve en première page le premier maillot All Black, celui des Originals de 1905. Sur la page suivante, on retrouve le maillot des Invincibles de 1924, et ainsi de suite jusqu’à aujourd’hui.

D’autres pages sont chargées de rappeler le mantra, les principes, le code d’honneur, bref l’histoire des All Blacks. Les pages restantes sont vierges, elles sont destinées à être remplies par le nouvel élu. Le message est clair et limpide : Le maillot All Black ne vous appartient pas, vous n’êtes  que le corps qui l’habite en cet instant. Votre devoir est poursuivre l’héritage en l’enrichissant.  

Le rugby français a bien trente ans de retard sur celui joué en Nouvelle Zélande. Il n’est pas question de copier entièrement et littéralement le modèle Néo Zélandais, mais bien de s’en inspirer

Le rugby français s’est reposé sur ses lauriers depuis sa série de victoires sur les All Blacks en 1973, 1977, 1979 et 1986. Celles-ci venaient confirmer les grands chelems européens de 1968, 1977, 1981 et 1987. Il a oublié son histoire : celle de Bègles, de Romans, d’ Auch ou de La Voulte.

Il y a certainement des leçons à retenir du modèle kiwi et des déclinaisons possibles à envisager.

1 A commencer par le retour ou l’arrivée du jeu de Rugby dans les écoles primaires, via des formes simplifiées du jeu de Rugby. Une mesure d’urgence, mais qui ne portera ses fruits que dans une dizaine d’années.

2 En attendant, la DTN et la FFR doivent rapidement arriver à mettre en place leur réforme des conseillers techniques territoriaux, seuls à même de faire évoluer les pratiques dans les écoles de rugby françaises : plus de conseillers, mieux formés et mieux payés.

3 Il faudra enfin faire plier les clubs professionnels, le CAC 14 et la LNR, qui ne donnent pas assez de temps de jeu aux joueurs qu’ils forment, préférant la solution facile de recruter des joueurs expérimentés dans l’hémisphère sud.

4 Un projet global et d’envergure est nécessaire. Une vision du jeu de Rugby promoteur de cohésion sociale nationale en intégrant toujours plus la jeunesse défavorisée des banlieux et des zones périurbaines. En ce domaine les clubs de Massy, Sarcelles, Bobigny ou Gennevilliers sont précurseurs.

N’oublions pas que l’âge d’or du Rugby français à partir des années 60 s’est appuyé sur la formidable école landaise du rugby. Un rugby enseigné à l’école primaire et dans des écoles de rugby créées par des instituteurs avec en point d’orgue la finale lando-landaise opposant Dax à Mont de Marsan en 1963.

5 Il est urgent de réinventer le french flair français. Il faut pour cela redonner du sens à ce qu’est le XV de France. Aux joueurs et aux entraineurs de se créer une Histoire commune en puisant sur celle de leurs prédécesseurs. La rue de la soif, les déjeuners gargantuesques d’avant match, le lecteur de cassette audio de Fouroux, la symbolique et les rituels entre frères de l’Ovalie. La construction commune et collective d’un leitmotiv, d’un mantra est INDISPENSABLE. Et pourquoi ne pas partir de ces deux phrases de notre emblématique Jean Pierre Rives.

Juste avant la victoire du XV de France contre les All Blacks en 1979, le capitaine avait dit à ses frères ovales : « Montrons aux Blacks que nous aussi savons être fiers. Jouons comme nous pouvons le faire ».

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *