Les licences A, B et C en fédérale donneront-elles enfin leur chance aux joueurs de Rugby formés en France ?

Par Frédéric Bonnet

 

La FFR a décidé la suppression des licences de couleur du championnat fédéral pour les remplacer par une licence à lettres. A terme, ce nouveau système devrait limiter d’ici 2020 le nombre de joueurs non sélectionnables en équipe de France à cinq par feuille de match. Cette réforme permettra-t-elle enfin aux joueurs formés dans les clubs français de retrouver la place qu’ils méritent dans le Rugby ?

Notons en préambule que formation française ne veut pas dire nationalité française. Notre pays s’enorgueillit d’être une terre d’accueil pour les différents peuples qui fuient la misère ou les guerres. Le Rugby est un magnifique moyen de les intégrer aux valeurs universalistes de l’hexagone. 

Cette année, du Top 14 à la fédérale 1, de nombreux clubs professionnels ou amateurs, ont préféré recruter et « employer » plus de 600 joueurs formés à l’étranger (plus de 200 pour le Top 14, mais aussi pour la Pro D2 et pour la fédérale 1). La plupart du temps, les présidents le font pour des raisons de rentabilité financière immédiate. Le rugby marchand a une vision à très court terme de ce jeu. Il navigue à vue et délaisse les jeunes joueurs qu’il met pourtant tant de temps à éduquer et à former. Il faut dire que l’état leur a un peu forcé la main en les obligeant à créer des centres de formation !

La formation de notre jeunesse rugbystique justement a certainement moult défaut. Mais quand bien même serait-elle la meilleure du monde, qu’elle ne déboucherait jamais sur rien, si on laisse la plupart de nos meilleurs espoirs jouer entre eux jusqu’à 23 ans sans leur laisser une chance dans les équipes premières de leur club.

Les nouvelles licences

L’année prochaine en fédérale 1, les joueurs français ou comptant 7 ans de licence FFR seront en catégorie A, les joueurs européens en B (la Roumanie va revenir à la mode contrairement à la Géorgie) et les joueurs extra-communautaires en C. Les clubs de fédérale 1 ne pourront inscrire plus de 6 joueurs par feuille de match sous licence B ou C (avec un maximum de un en C). Ce nombre tombera à 5 en 2018 et à 4 en 2019. Pour la fédérale 2 et la 3, les conditions sont encore plus dures : 4 l’année prochaine, puis 3, et enfin 2.

En fédérale 1, cette mesure va avoir des conséquences directes sur la majorité des clubs de la poule 1, dite élite ou poule d’accession à la Pro D2, mais aussi sur certains clubs des trois autres poules. Certains clubs vont devoir changer rapidement de stratégie en recrutant à court terme des piliers, des deuxièmes lignes, des troisièmes lignes, ainsi que des trois quarts centres possédant une licence A. A moyen, il faudra revoir leur politique de formation, car ils n’auront plus la possibilité de recruter des joueurs à l’étranger pour combler leurs manques.

Les deux clubs qui ont fini aux premières places de la poule 1, Massy et Bourg en Bresse, n’ont employé cette année respectivement que 5 et 1 joueur formé à l’étranger. La preuve évidente que les équipes qui font le pari de la formation française réussissent. Bien entendu cela demande plus de patience et de travail que de recruter des joueurs un peu partout sur la planète ovale.

Mais ces clubs vertueux ont été récompensé cette année : Massy monte donc directement en Pro D2, tandis que Bourg en Bresse devra quand même encore batailler contre Chambéry, puis contre le vainqueur du match opposant Nevers au PARC.

Quand on voit le niveau de jeu des trois représentants de la formation massycoise qui jouent en équipe de France des moins de 19 ans, on comprend mieux la réussite du club francilien : Azagoh en deuxième ligne, Woki en troisième ligne aile et Delbouis au centre des lignes arrières combinent vitesse, puissance, intelligence de jeu et technique individuelle de haut niveau. Cette jeunesse doit retrouver la place qu’elle mérite dans les équipes premières des meilleurs clubs français. Plus généralement, on rêverait de voir jouer tous ces internationaux de moins de 20, 19 ou 18 ans en première division. Par exemple, la charnière internationale bèglaise Gimbert-Jalibert aura -t-elle un jour sa chance à l’ UBB ? 

L’équipe de France des moins de 19 ans qui jouait ce mardi 11 avril 2017 contre l’Irlande à Lormont.

Dans les trois autres poules de la fédérale 1, celles qui se disputent le trophée Jean Prat, sans espoir d’intégrer la Pro D2, trois équipes (Rouen, Strasbourg et Mâcon) dépassent largement les normes des nouvelles licences. Pourtant, les 13 autres clubs qualifiés sont dors et déjà dans les clous. Quant à Nantes, le club breton ne s’est même pas qualifié, malgré les 11 joueurs formés à l’étranger de son effectif. Pourtant, le club breton était allé gagner à Anglet avec nombre de jeunes joueurs qu’il a formé ou de la région : Reveillère, Coisy, Burgaud, Foucault, Primault, Fradin ou Massicot.

Bien entendu Strasbourg et Rouen, et dans une moindre mesure Mâcon, font figures de grands favoris pour la finale, mais attention aux autres clubs. Le jeu de Rugby n’est pas systématiquement  une affaire de gros sous. Bobigny (3′), Oloron (5′), Cognac (6′), Nîmes (7′) et Tyrosse (8′) ont toutes les armes pour aller loin. Sans parler de St Jean d’Angely (9′), Castanet (10′), Blagnac (11′), Bagnères (12′), voire Agde (13′), Lavaur (14′), St Jean de Luz (15′) ou La Seyne (16′).

Les clubs de fédérale 1 qui emploient plus de 6 joueurs en licence B ou C

Clubs  Nombre de joueurs en licence B ou C Poule 1 ou Jean Prat
Rouen 17 Rang 2 du Jean Prat
Nevers 16 Rang 3 de la poule élite
 Chambéry  15  Rang 7 de la poule élite 
 Strasbourg  13  Rang 1 du jean Prat
 PARC  13  Rang 5 de la poule élite
 Tarbes   12  Rang 4 de la poule élite, mais interdite de participer aux phases finales pour « raisons » financières
 Aubenas  11  Rang 9 de la poule élite, non qualifié pour les phases finales
 Mâcon  11  Rang 4 du Jean Prat
 Nantes  11  Non qualifié pour les phases finales du Jean Prat
Romans-Valence 10 Rang 10 de la poule élite, non qualifié pour les phases finales
St Nazaire 9 Club faisant initialement parti de la poule élite, qui a été désintégré en cours d’année pour raisons financières.
Limoges 8 Rang 8 de la poule élite, interdit de participer aux phases finales pour raisons financières.
Rodez 7 Non qualifié pour les phases finales du Jean Prat, entre autre parce qu’il a eu des points de pénalités pour « raisons » financières.
Auch 7 Rang 6 de la poule élite, mais rétrogradé en cours d’année pour « raisons » financières.

La formation française enfin mise en avant ?

Ces nouvelles mesures ont un avantage : elles réintroduisent l’idée que la formation de jeunes joueurs de Rugby est un bien social précieux. En obligeant les clubs de fédérale 1 à laisser leur chance aux joueurs formés en France, le Rugby amateur montre l’exemple au Rugby marchand des clubs professionnels. Encore faut-il que la LNR joue le jeu dans un deuxième temps. Or ses intérêts mercantiles ne la poussent certainement pas à aller dans le sens de la FFR. Le bras de fer continue et risque de durer jusqu’en 2020.

Pourtant, certains clubs de fédérale 1, soit par manque d’argent, soit pour défendre la belle idée du Rugby non marchand, n’ont pas attendus les réformes de la FFR et font le pari de la formation française. Non seulement, ces clubs réussissent aussi bien, voire mieux, sportivement que les autres, mais en plus ils redonnent du sens à notre jeu. Dans ces clubs, les joueurs passent de l’école de Rugby à l’équipe première. Après une éventuelle escapade au niveau supérieur ou dans un autre club, ils reviennent finir leur carrière dans leur club et deviennent éducateur sportif dans l’école de Rugby qui les a formé. La transmission de l’histoire d’un club ne passe qu’à travers ces hommes et ces femmes qui font le lien entre les générations.

Pour finir, ces clubs ne risquent pas d’être rétrogradés pour « raisons » financières ou tout simplement désintégrés et rayés de la carte de l’Ovalie. 

Ces préoccupations peuvent sembler très éloignées de celles du CAC 14 ou de la Pro D2. Mais, ne seraient-elles pas au contraire une des solutions à la baisse des affluences dans les stades de Rugby ? Les supporters d’un club ne seraient-ils pas plus intéressés de retrouver sur la pelouse des joueurs qu’ils suivent depuis leurs plus jeunes années ? Enfin, les équipes ne retrouveraient-elles pas une personnalité et un projet de jeu forgé depuis l’école de Rugby ? 

Il faudrait certainement obliger tous les clubs à puiser dans leur propre centre de formation ou dans leurs écoles de Rugby avant de se tourner vers les clubs les moins aisés pour les piller le leurs meilleurs éléments. Peut-être serait-il urgent de mieux indemniser les clubs formateurs. Encore une piste à suivre pour la FFR.

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