Les effets délétères à court et moyen terme pour la santé de nos joueurs de rugby des commotions cérébrales

Par Frédéric Bonnet

 

Le jeu de Rugby ne peut pas être professionnel. Le sport spectacle divertit certes les foules, enrichit certaines entreprises (retour sur image…) ou engraisse quelques personnalités ou joueurs. Mais, il détruit à petit feu la santé de ses pratiquants. Les commotions cérébrales à répétition sont des bombes à retardement dont on commence à mesurer les effets délétères gravissimes.

Les médias français se focalisent sur quelques cas particulier très spectaculaire et « télégénique » des commotions cérébrales. Les KO debout de Capo Ortega et Nonu pendant les dernières phases finales, et de Fritz, il y a quelques saisons, ont marqué les esprits, puis ceux à répétition du match opposant Toulon à La Rochelle en demi finale en 2017. 

Les autorités du rugby français avaient pourtant déjà réagi dès 2012, en instaurant le protocole HIA en cas de suspicion de commotion cérébrale. Le but : éviter un deuxième choc en cours de match et dans les jours suivant la commotion. On sait en effet que celui-ci est particulièrement nocif à court et long terme pour les sportifs. De nombreux joueurs ont arrêté leur carrière précocement pour cause de commotions à répétitions : Andy Hazell (Ang) à 35 ans, Raphaël Ibanez (Fr) à 35 ans, Paul Tito (NZ) à 33 ans, Leon McDonald (NZ) à 32 ans, Steve Devine (NZ) à 31 ans, Shontayne Hape (Ang) à 30 ans, Nic Berry (AfSud) à 28 ans et récemment Eduard Coetzee (AfSud) à 32 ans. Jonathan Sexton (Irl), Georges North (PdGalles) ou Dylan Hartley (Ang) en ont subies aussi ces dernières années.

Deux joueurs sont sortis de leur « réserve » cette année et ont décrit les symptômes qui les invalident dans leur vie de tous les jours : Marc Dalmaso et Stéphane Delpuech. Imanol Harinordoquy, Lionel Nallet ou Julien Bonnaire ont déjà dit qu’ils savaient qu’ils feraient « de vilain vieux ». Mais tous les joueurs ne mesurent pas les risques qu’ils prennent et à quel point ils entament leur santé à court mais aussi à moyen et long terme.

Le rugby est devenu un sport de collisions et le plus inquiétant reste qu’en général ces commotions sont la résultante de contacts violents fait dans le respect de la règle. Dans 56% des cas, ces blessures proviennent d’une faute technique de placage. 

Une étude, commanditée par l’observatoire FFR/LNR (P.Deck) il y a quelques années, avait mesuré les conséquences tardives de l’exposition aux commotions cérébrales répétées en pratique sportive. 239 joueurs de première division, ayant joué de 1985 à 1990 (sur les 1491 possibles) ont été comparés à 138 athlètes d’autres sports (sur 1164 possibles). Trente années après leur carrière de rugbyman (amateur à l’époque), les joueurs de rugby ont significativement plus de troubles de l’humeur (dépression ou manie) et de céphalées (maux de tête). Il faut dire qu’en moyenne les rugbymen avaient subi 3,1 commotions cérébrales contre 0,68 pour les autres athlètes (39% plus de trois, 38 % entre 1 et 2 et 23% aucune). Quand on sait qu’en vingt ans de professionnalisme (depuis 1996), les arrières et la charnière ont pris en moyenne 5 kg, les ailiers 7 kg, les troisièmes lignes 8 kg, les talonneurs 9 kg, les piliers 10 kg et les centres 12 kg (seuls les deuxièmes lignes n’ont « pris que  » 2 kg), ont imagine les dégâts à venir.

Comment ne pas souligner l’augmentation catastrophique du nombre de ces commotions cérébrales en 4 ans. On en compte une centaine cette année en 2017 (deux fois plus qu’en 2014) en Top 14 et plus de 1500 dans les championnats fédéraux. Une commission de suivi est enfin mise en place par la FFR. Tant mieux.

La question reste : quelles seront les conséquences à moyen terme de ces commotions sur les joueurs de Rugby ?

Une étude américaine de grande ampleur publiée en 2017 par le grand journal scientifique Journal of the American Medical Association (JAMA) confirme et alarme sur le lien entre la pratique de (à un niveau professionnel) du foot américain et l’apparition d’une dégénérescence cérébrale chronique.

L’autopsie de plus d’une centaine de cerveaux d’anciens joueurs professionnels de football américain a révélé que la quasi-totalité souffraient d’une dégénérescence cérébrale chronique (encéphalopathie traumatique chronique, ETC), liée à des chocs répétés sur la tête.

Les scientifiques ont analysé les tissus cérébraux de 202 anciens joueurs de foot américain ayant pratiqué à titre professionnel (aux États-Unis et au Canada), au lycée, à l’université ou en tant que semi-professionnels. Ils ont diagnostiqué l’ETC chez 177 d’entre eux soit 87% du groupe examiné. Leur âge médian était de 66 ans au moment de leur décès et ils avaient pratiqué ce sport pendant quinze ans en moyenne.

Parmi eux figuraient 111 anciens professionnels de la National Football League (NFL). Cette pathologie cérébrale a été repérée chez 110 d’entre eux. Chez les 84 anciens joueurs ayant une forme sévère d’ETC, 95% avaient des problèmes cognitifs et 85% des symptômes de démence.

L’âge médian des hommes américains étant de 79, 3 ans en 2015, c’est une perte de 13,3 ans d’espérance de vie pour les pratiquants de ce sport spectaculaire. A titre de comparaison, la consommation régulière de tabac, véritable fléau de santé publique reconnu et documenté, « n’entraine qu’une baisse de 7,87 ans d’espérance de vie » ! 

A quand le retour de l’évitement, de l’intelligence et bien entendu du combat collectif, mêlées, touches, mauls ? A quand, une vraie réglementation des phases de ruck si délétères du point de vue santé ? A quand, une vraie lutte antidopage dans le rugby ? 

Veut-on un jeu de rugby intelligent qui forme des hommes et des femmes sains de corps et d’esprit ?

OU accepte-t-on de fabriquer des gladiateurs dopés et sacrifiés uniquement pour gagner des titres et de l’argent, puis jetés aux oubliettes avant la quarantaine avec une espérance de vie médiane de 69,1 ans (82,4 moins 13,3).

Quelle personne bien informée et clairvoyante serait-elle prête à faire un pacte avec le diable et accepterait-elle de perdre 13,3 années de sa vie pour gagner très bien sa vie, jouer dans un grand stade devant une foule de plus en plus bête, faire la pub pour des entreprises de substances dopantes, faire la couverture des magasines people et partir en vacances dans des paradis fiscaux artificiels ? En 8,7 années de carrière (chiffre moyen de CAC 14), les joueurs de rugby bousillent leur santé et leur avenir. Le moins que l’on puisse faire, c’est de les prévenir, car contrairement aux gladiateurs, EUX ont la liberté de leur choix. 

C’est aux joueurs de rugby de se rebeller et de demander une réforme de l’organisation de leur sport pour lutter en premier lieu contre les cadences infernales et l’hyper-concurrence. Le mantra plus vite, plus puissant, plus débile qui gouverne le rugby pro est délétère. Attendrons-nous vraiment un accident grave pour enfin réagir ?

Le rugby français a toutes les raisons d’avoir honte d’enterrer ses carences diverses. Notre pseudo esprit révolutionnaire est désormais largement dépassé par les héritiers du créateur du jeu de Rugby, Thomas Arnold.

Les lanceurs d’alerte rugbystiques sont bien anglais. Billy Vunipola et Ben Youngs sonnent la révolte et ils ne font pas dans la demi mesure. Ils feraient bien de s’inspirer des footballeurs américains de la NFL qui n’avaient pas hésités à faire grève pendant 20 semaines pour obtenir gain de cause.  

Il en va de l’avenir des joueurs et du jeu de Rugby.

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