Pourquoi le rugby ne fait plus recette ?

Par Frédéric Bonnet

 

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Le stade Musard ou Moga à Bègles

En vendant son âme aux médias télévisuels et aux chefs d’entreprises-businessmen de la LNR, le rugby a perdu au fil du temps de son intérêt. J’en veux pour preuve les stades du Top 14 à moitié vides ou la médiocrité des taux d’audience  des matchs ou des magazines de rugby diffusés sur Canal plus. 

Les téléspectateurs volages zappent le rugby sur Canal plus. Les spectateurs des grandes villes, en mal d’émotions fortes, se tournent vers d’autres jeux du cirque ou vont au café. Ce phénomène n’est pas si grave. Au contraire, à terme, il ne devrait qu’appauvrir la LNR et certains médias.

Ce qui l’est plus, c’est que les fidèles supporters et divers rugbyphiles s’éloignent d’un rugby dans lequel ils ne se reconnaissent plus. Heureusement, certains clubs ont su garder leur âme et leur personnalité, du Top 14 à la Fédérale. L’espoir que la FFR se retrouve enfin en position dominante pour diriger le rugby est l’autre bonne nouvelle.

Le vent tourne pour le rugby pro français. Bientôt, il disparaitra des grilles de la télévision payante, comme un vulgaire animateur de télé en manque d’audience. Le succès récent du rugby français était basé sur ses fameuses valeurs. En les perdant peu à peu, le rugby oublie sa singularité. L’hégémonie du football, le sport roi, n’aura pas été menacée très longtemps.

Deux phénomènes symbolisent le désamour des français pour leur rugby : les audiences de Canal plus en baisse et la chute de l’affluence des spectateurs dans les stades.

L’audience en baisse du rugby sur Canal plus 

L’audience télé du rugby se tasse fortement. Comme un symbole, le magazine « Canal Rugby Club », diffusé en clair et animé par Isabelle Ithurburu, peine à atteindre les 400 000 téléspectateurs (chiffre proche des 328 000 de « Jour de rugby », en crypté), alors que la chaine en attendait 500 000.

Les audiences des matchs phares du dimanche à 16H15 se situent autour de 500 000, la moitié à peine des 1 million de téléspectateurs espérés. Les matchs programmés à 12h15 atteignent péniblement 200 000 spectateurs et ceux du samedi 350 000. 

On pourrait argumenter que la baisse réelle du nombre d’abonnés à Canal plus est aussi responsable de ces faibles audiences. Faux : le « Canal football club » a lui battu un record d’audience le 3 octobre en dépassant les 1,3 millions de téléspectateurs sur Canal plus.

Malgré l’engagement de la chaîne privé pour 4 ans et la grosse somme qu’elle a du se soumettre à donner à la LNR (sous la pression de BEin sport), l’avenir médiatique et la manne financière qui en découle parait s’assombrir. Tant mieux. Vive le rugby amateur, voire le rugby dit « marron ».

La baisse des affluences dans les stades du Top 14

La baisse d’affluence dans les stades du Top 14 est symbolisée par la faiblesse des taux de remplissage de certains stades du Top 14. Malgré ou à cause des poms-poms girls et autres animations infantilisantes des avants matchs, cela sonne creux dans certains stades.

Comme un symbole, le dernier match (autoproclamé derby du Sud-Est pour faire monter la sauce) opposant le RCT à son voisin le MHR au stade vélodrome de Marseille n’ a attiré que 38 012 spectateurs, pour un taux de remplissage de seulement 56,4 %.

L’affluence moyenne du Top 14 oscille entre 11 000 et 13 000 spectateurs par matchs ; celle de la Pro D2 entre 4000 et 5000 ; celle de la Fédérale Elite (Pro D3) entre 2500 et 3000 ; celle de la poule 1 de la Fédérale 1 entre 900 et 1300 ; celle de la poule 2 entre 750 et 1100 ; enfin, celle de la poule 3 entre 700 et 1100.

Ces différences sont en grande partie le fait des capacités des stades de chaque division.

Affluences de spectateurs lors des trois dernières journées du Top 14 à la Fédérale 1 (du  17/09 au 01/10)

 

Top 14

(14 clubs)

Pro D2

(16 clubs)

Pro D3 ou

Fédérale Elite

(11 clubs)

Fédérale Poule 1 

(10 clubs)

Fédérale Poule 2

(10 clubs)

Fédérale Poule 3

(10 clubs)

Total de spectateurs par journée

entre

77 520 et 105 015

entre

30 897 et 41 255

entre 

12 500 et 14 800

entre

4 700 et 6 380

entre

3 750 et 5 500

entre

3 500et 5 350

Moyennes par stade par journée

entre

11 074 et 13 072

entre

3 862 et 5 156

entre

2 500 et 2 960

entre

940 et 1 276

entre

750 et 1 100

entre 

700 et 1 070

Taux de remplissage des stades par journée

entre

67,5 % et 79,6 %

entre 

31,5 % et 42 %

entre

36,7 % et 43,5 %

entre 

24,7 % et  33,5 %  

entre

24,7 % et 36,3 %

entre

30,3 % et 46,3 %

Toutefois, tout n’est pas noir et la situation varie énormément selon les clubs.

Dans les clubs et les villes où le rugby demeure un fait culturel, les stades sont remplis. Le meilleur exemple est La Rochelle qui draine toute une région et refuse chaque journée du monde. Le stade est plein, comme à Brive. C’était déjà le cas l’année dernière.

L’ASM, Toulon, Castres (avec un taux de remplissage moins forte que l’année dernière) et le LOU (qui vient de la Pro D2), voire Pau (bien que le taux de remplissage du Hameau soit en baisse) et Bayonne (qui vient de la Pro D2) se défendent bien ; mais l’UBB peine à remplir Chaban (avec un taux de remplissage qui baisse pour la première fois depuis sa montée en Top 14) et Toulouse ou le Racing ont des taux de remplissage très variables selon les matchs et en nette régression par rapport à l’année dernière. 

La  situation est même critique au MHR, au stade français et à Grenoble, où les supporters semblent avoir déserté leur stade. C’était d’ailleurs le cas l’année dernière par rapport à la saison 2014-2015. La dégringolade continue.

Clubs

Taux de remplissage 

de la journée 1 à la journée 7

Nombre de spectateurs (de min à max) / la capacité du stade Rappel du taux  de remplissage la saison précédente (2015-2016)
La Rochelle 100 % à chaque match (contre l’ASM, le LOU, Bayonne) !

15 000

/ un stade de 15 000

100 % déjà !

Brive 99 % (contre le SF), 100 % (contre La Rochelle et le Racing)

de 10 098  à 10 526

/ un stade de 10 526

100 % déjà !

Toulon 56, 4 % (contre le MHR au stade Vélodrome) à 87 % (contre Brive) et 100 % (contre l’ASM)

de 12 676 à 14 290

/ un stade 14 290

95 % en comptant les délocalisations pas toujours heureuses.

Toulouse 66 % (contre le MHR et l’UBB), 100 % (contre le RCT) et 55 % (contre le FCG)

de 10 340 à 18 829

/ un stade de 18 829

93,5 %

 Racing  62 % (contre le LOU), à 82 % (contre Toulouse) à 100 % (contre Toulon)

 de 6833 à 11 052

/ un stade de 11 052

95 %

Castres 82,5 % (contre La Rochelle), 83,7 % (contre Grenoble) 84 % contre Pau à 92 % (contre le Racing)

de 7 903  à 8 845 

/ un stade de 9589

99 %

 ASM  86 % (contre l’UBB et Castres)  à 98 % (contre le Racing)

 de 15 500 à 17 674

/ un stade de 18 000

95 %

 LOU   71 % (contre Brive), 87 % (contre Toulouse) à 91,7 % (contre Grenoble)

de 8385 à  10 827 

/ un stade de 11 805

en Pro D2

 Pau   75 % (contre l’UBB) à 78 % (contre Toulon et Bayonne et le SF)

 de 10 521  à 11 000

/ un stade de 14 000

88 %

Bayonne 60 % (contre le LOU), 67 % (contre le MHR), 76 % (contre Castres) à 88 % (contre le RCT)

de 10 200 à 15 000

/ un stade de 17 000

en Pro D2

UBB 54,6 % (contre le LOU), 59 % (contre le MHR), 66 % (contre le Racing), à 74 % (contre Bayonne)

de 18 564  à 25 410

 / un stade de 34 462

74 %

MHR 58 % (contre Pau), 66 % (contre Brive) à 75 % (contre l’ASM)

de 9 093 à 11 425

 / un stade de 17 000

73 %

 Stade français   33 % (contre Grenoble), 43 % (contre Castres), 51 % (contre La Rochelle) à 83 % (contre l’ASM)

de 6 611 à 15 538

/ un stade de 17 000

58 %

 Grenoble 56 % (contre La Rochelle, Pau et Brive) 

 11 500 

/ un stade de 17 000

68 %

Les affluences sont décevantes en Pro D2, sauf à Vannes (9000 spectateurs), à Perpignan (8000 spectateurs) et à Soyaux-Angoulème (5000 spectateurs), où le rugby est devenu ou reste un fait culturel majeur.

En Pro D3, Bourg en Bresse et sa tribune CGT attire beaucoup de monde (5000 spectateurs), de même qu’Aubenas et Nevers (4000 spectateurs), Limoges, Tarbes et le Provence rugby (3500 spectateurs).

Le rugby des villages et des petites villes n’est pas mort. Rodez attire plus de 2000 spectateurs chaque week end, Nîmes, Nantes et Saint Jean de Luz aussi. Tyrosse (1800 spectateurs), Bagnères (1500 spectateurs), Strasbourg, La Seyne, Dijon, Anglet, Lombez Samatan, Langon, Saint Sulpice sur Lèze, Cognac, Graulhet, Castanet Tolosan ou Rouen (plus de 1000 spectateurs) sont des clubs qui rassemblent de nombreux supporters.

Plutôt que s’abrutir devant la télévision en suivant des match inintéressant, le peuple de l’Ovalie préfère investir ces clubs qui leur propose du jeu, du combat et de la convivialité. C’est le coeur du rugby qui bat chaque week end dans ces stades. Sans oublier ceux de la Fédérale 2 jusqu’aux séries régionales.

Les raisons du divorce 

En premier lieu, la lente disparition des valeurs du rugby depuis 20 ans (naissance du rugby pro). Il y a fort à parier que le pasteur et dirigeant du collège de Rugby M. Arnold ou même notre chantre Roger Couderc ne reconnaitrait pas leur sport.

Dans la vie, évoluer est vital, mais cela ne veut pas dire se renier.

Ce ne sont pas les bagarres générales (devenues heureusement rarissimes) qui font fuir les supporters de rugby. Mais plutôt cette série de petits fléaux qui envahissent petit à petit l’Ovale :

  • les matchs programmés à midi le dimanche,
  • les interminables arbitrages vidéos qui font ressembler le rugby à un match de foot américain,
  • les pitoyables palabres et jérémiades des rugbymen auprès de l’arbitre,
  • les remises en cause perpétuelles de l’arbitrage de la part des entraineurs-manageurs et chefs d’entreprises-président à propos de l’arbitrage,
  • les huis clos imposés par les clubs lors des entrainements en semaine,
  • le manque d’identification à des joueurs du « cru »,
  • les doublons,
  • la perte du mystère des vestiaires et donc la disparition du caractère héroïque des joueurs de rugby,
  • les aller-retours en cours de saison des joueurs (Vermeulen qui part en Afrique du sud pendant les phases finales, Kepu qui repart subitement en Australie, Caminatti qui joue à Toulon et Castres dans la même saison, Bobo à Toulon, encore, et Pau, les différents jokers médicaux qui passent, tels des comètes, de clubs en clubs, de continents en continents)
  • le pillage des joueurs des « petits » clubs dès les minimes vers les clubs pros,
  • la pression des parents pour que leur rejeton soit titulaire dès l’école de rugby,
  • et les faux espoirs que l’on donne à tous ces jeunes, qui dans leur très grande majorité ne deviendront jamais pro, alors même quels auront sacrifié leur formation scolaire dans ce seul but. 

Le divorce est presque déclaré. C’est le peuple qui détient le pouvoir de ramener le rugby à raison. Il est sur le bon chemin.

On ne peut jamais construire de projet collectif contre les gens ou les clubs. Le château de carte finit toujours par tomber.  

La reconstruction peut commencer avec les dirigeants de la FFR qui commencent tous à prendre la mesure de ce qui est en train d’émerger : la reconquête du rugby comme fait culturel. 

6 réflexions sur “Pourquoi le rugby ne fait plus recette ?

  1. On parle d affluence en France mais que dire de l hémisphère sud .Il n y a personne dans les tribunes.Et c est vrai qu on s ennuie dans le top 14 .Comme en equipe de France.Espérons que le nouvel entraineur changera le jeu et le rendra plus attrayant.Faire jouer les jeunes en equipe fanion ,je parle des jeunes français.Et retrouver l esprit de clocher qui fais la force du rugby .trops d étrangers et trop de français qui se baladent dans les clubs .

  2. D’abord ça baisse partout (Foot,basket,etc…)période de crise,de plus je vois pas des marchands comme Canal Plus x3 les droits TV si ça baisse ou alors ce sont des philantropes,ce qui n’est pas le cas,vous faites un faux procés d’arrière garde d’amateurisme,d’un autre siécle.

  3. D’accord sur quelques constats; trop de vidéo, trop de joueurs au physique stéréotypé , trop de muscles ? un ailier de 130 kilos c’est du n’importe quoi. La question est y a-t-il eu un âge d’or, un rugby idéal ? Je me souviens de matchs du tournoi au début des années 80 où le ballon allait de touche en touche grâce à la botte des 10 qui ouvraient quand ils y pensaient, très pénible. Je me souviens aussi des fameuses 16 poules de 5 qui permettaient à Narbonne de filer 100 pions à Salles. Si si c’est vrai. Où est la vérité du jeu ?

  4. Il est clair que c’est la course à l’échalote , la course aux gros sous pour tous les club du Top 14 . Le rugby n’est plus joué avec la spontanéité qui nous faisait vibrer , l’instinct et la liberté de jeu appartient au passé . Actuellement le jeu doit être pratiquer avec zéro défaut , donc on pratique plutôt « petits bras » pour ne pas prendre trop de risque et se faire transpercer . Donc on commence surtout par ne pas prendre d’essais on en marquera sur des contre attaques et ça suffira …..! Alors pour toujours bien faire , on s’entoure de spécialistes de « tout » et ainsi , à l’image du maçon , on mure les lignes . Super , ça passe presque plus !!!!! Mais après que faut il faire pour traverser ce mur ? Et bien pour l’instant, on a rien trouvé de mieux que d’y rentrer dedans à coup de gros malabars que l’on a fait venir des 4 coins de la planète . Et comme ça ne fonctionne pas ou peu , on en reprend d’autre qui vont essayer à leur tour de faire mieux , jusqu’aux prochains . Mes propos sont un peu caricaturé mais le plaisir de voir du jeu de mouvement avec des essais à gogo est franchement sur le déclin .
    Je te rejoins tout à fait sur l’attitude de certains joueurs auprès de l’arbitre , mais surtout j’en veux aux entraîneurs qui se mettent à accabler le 4 eme arbitre comme le font les footeux , ça c’est vraiment incorrect et quelles tristes images que cela fait , nos valeurs en sont bafouées !!! .
    Gare à cette « épidémie » quelle ne se propage pas trop loin chez nos jeunes et surtout jusqu’à nos jeunes des Ecoles de rugby . pensons d’abord « éducateurs/éducation rugbystique » avant d’être trop tôt « entraîneur » .

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