Par Frédéric Bonnet

Un corps sain pour un esprit sain. De multiples études mettent en lumière les biens faits indéniables de la pratique régulière d’activités physiques et sportives sur la santé. Pour s’assurer que les futurs joueurs ne présentent pas de contre indication à la pratique sportive, des examens pour obtenir un certificat médical sont un passage obligatoire et obtenir une licence fédérale. C’est le cas dans tous les sports.

En vingt ans de professionnalisme le rugby a perdu presque tout son crédit social, éducatif et surtout sanitaire. Les affaires de dopage enterrées maladroitement, les commotions cérébrales à répétition et surtout le sentiment que le monde de l’Ovalie a décidé de sacrifier le corps des joueurs sur l’autel du CAC 14. Thomas Arnold grand codificateur du jeu de Rugby doit se retourner dans sa tombe.

Depuis cet été, l’arrêté du 24 juillet 2017 met en émoi le monde du rugby. Pour un raison encore obscure, le ministère de la santé associé à celui des sports a décidé de rajouter la réalisation d’un électrocardiogramme (en plus de l’interrogatoire individuel et familial et de l’examen jusque là suffisants) au certificat médical nécessaire pour obtenir une licence à la FFR. Et ce pour tout nouveau joueur à partir de 12 ans, tous les trois ans jusqu’à 25 ans, puis tous les cinq ans .

Qu’en est-il de l’utilité, du cout et de la praticabilité de ce nouvel examen. Surtout, pour quelle raison n’est-il réservé qu’à certains sports jugés à risque (la plongée subaquatique, l’alpinisme au-dessus de 2500m d’altitude) et donc le rugby à VII et à XV ?

Il convient de rétablir quelques vérités scientifiques. La pratique sportive a indéniablement des vertus sanitaires. Seraient favorisées la prévention des maladies cardiovasculaires, le diabète de type II, l’obésité, l’ostéoporose et mêmes certains types de cancers (OMS, 2003). Ces pratiques assureraient aussi une meilleure gestion du stress et le maintien d’une bonne santé mentale (OMS, 2003). 

Il existe un large consensus large chez les professionnels de la santé pour défendre l’idée que la pratique d’un sport soit toujours encouragée, du fait de ses bienfaits pour la santé.

Toutefois, si la pratique d’un sport intense ne crée pas une pathologie cardiaque, il peut la révéler. Il peut donc tuer un « cardiaque » méconnu.

N’oublions pas qu’en France,  entre 1000 et 1500 personnes meurent en faisant une activité sportive tous les ans. Ce chiffre global est finalement relativement bas si on le confronte aux 40 000 morts subites annuelles tout venant. Il conforte les professionnels de la santé à propos du rôle protecteur de l’entraînement physique. Ces morts sont toutefois évitables à condition de dépister correctement les personnes à risque pratiquant un sport intense.

La prévention passe donc avant tout par le dépistage systématique des cardiopathies à risques, donc par la visite médicale de non contrindication. Celle-ci  a donc pour but de détecter les personnes qui ont un risque d’être porteur d’une maladie cardio vasculaire susceptible d’être aggravée et compliquée par la pratique d’un sport intense. Cette visite a aussi un rôle primordial sur le plan orthopédique et articulaire. Elles est effectuée par n’importe quel médecin, généraliste ou spécialiste.

Il est fondamental de définir la notion de pratique d’un sport intense  : toute pratique, quelque soit le sport, impliquant un entrainement structuré mené dans le but d’obtenir le meilleur classement et la meilleure performance.

Mais quel type de visite est-elle préconisée par les cardiologues ? Jusqu’à cet été, ceux-ci n’émettaient que des recommandations. Effectivement, la grande majorité des cardiologues européens (66%, contre 45 % aux USA) recommandaient jusqu’au mois de juillet la réalisation d’ECG de repos dès 12 ans tous les trois ans associé à un interrogatoire personnel et familial et un examen physique. La loi récente ne fait donc qu’entériner des recommandations des associations de médecins cardiologues.

Toutefois, pour des raisons scientifiquement absurdes, cet arrêté ne se limite qu’à certains sports et surtout ne fait pas le distinguo entre pratique amateur et pratique d’un sport intense. Un athlète a autant de chance de développer une pathologie cardiaque qu’il pratique du football, du rugby ou du tennis de table. Seule l’intensité de la pratique sportive rentre en ligne de compte.

Du point de vue médical, la réalisation systématique d’un ECG permet d’éviter un grand nombre de morts subites et de diagnostiquer 88 % des maladies cardiaques à risque, contre 12 % pour l’examen physique et l’interrogatoire seuls.

En Italie, unique pays à avoir rendu obligatoire l’ECG systématique, le nombre de mort subite par défaillance cardiaque chez les sportifs est passé de 3,6 décès pour 100000 à moins de 1 décès pour 100000 en 20 ans (soit moins que dans la population générale). 

L’utilité du rajout d’un examen ECG, en plus de l’examen physique et de l’interrogatoire est donc démontrée. A condition toutefois qu’il soit interprété par des personnes compétentes. Et c’est là que le bas blesse.

Bien entendu, l’ECG a un cout, mais surtout il nécessite une formation spécifique des médecins généralistes pour qu’ils soient à même de les interpréter. En clair, le risque est que les médecins généralistes empêchent de nombreux sportifs de pratiquer un sport pour de mauvaises raisons (faux positifs). Certaines anomalies de l’ECG, bradycardie sinusale, BAV de degré 1, repolarisation précoce, HVG isolée, BBD incomplet par exemple sont ainsi normales chez un athlète ou un sujet pratiquant un sport intense, alors qu’elles revêtent un caractère pathologique chez des personnes sédentaires.

Le premier enjeu est donc de former tous les médecins généralistes à une lecture des ECG simplifiée et bien codifiée, en leur fournissant un arbre décisionnel clair et concis.

Le deuxième est d’étendre cet examen à tous les sports du moment que la pratique est jugée intense. Le rugby paye son délit de salle gueule du fait des déboires et de l’image dégradée du CAC 14. C’est injuste, car cela ne concerne qu’une minorité des pratiquants du jeu de Rugby. A très court terme, le jeu de Rugby risque de déserter encore plus les cours d’écoles primaires, les collèges et les écoles de rugby. Sauf à pratiquer peut être une autre forme de rugby moins traumatisante : le rugby à 5, non cité spécifiquement par l’arrêté du 24 juillet 2017.

Oui, l’ECG a toute sa place dans la visite de non contre indication des joueurs de rugby. C’est le seul examen à même de garantir son efficacité sur le plan cardio-vasculaire. Toutefois, l’ECG doit être remboursé par la sécurité sociale, non stigmatisant pour le rugby et réalisé par des médecins compétents. Le ministère a encore mis, comme le dit Jerome Bigarnet, la charrue avant les boeufs…

L’ECG est peut être un mal pour un bien, un révélateur de l’état de déliquescence de notre sport. L’esprit de notre jeu est tellement dénaturé que nous ne sommes même plus à la croisée des chemins. Les personnes qui gouvernent et décident de l’avenir du jeu de Rugby sont au dos du mur.

Soit ils reviennent à un jeu qui garde son intérêt éducatif, social et sanitaire.

Soit ils assument de n’être devenus que les gardiens d’un spectacle d’arènes romaines divertissant les foules : panem et mortem. Inutile dans ce cas là d’essayer de freiner la chute du nombre d’enfants inscrits dans les écoles de rugby.